Alsace-Lorraine
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Image:Alsace-lorraine 1871.jpg Le terme Alsace-Lorraine est la traduction de l'allemand Elsass-Lothringen (nom donné aux territoires cédés par la France en vertu du traité de Francfort, signé le 10 mai 1871, et réunis à l'Empire allemand par la loi du 9 juin 1871).
Le statut de cette province est particulier : elle n'est pas un État égal aux autres États de l'Empire mais est régie immédiatement par l'empereur puis par les organes de l'empire. Les lois qui la concernent doivent être votées par le Conseil fédéral. Théoriquement il s'agissait d'une propriété commune de tous les États allemands et d'autres souverains ne manquèrent pas de faire remarquer au Statthalter qu'ils le considéraient comme leur représentant à eux aussi ; dans les faits leur influence fut nulle et seule compta la volonté de l'Empereur.
En décembre 1871 on compte 1 549 738 habitants pour une superficie de 14 511 km².
Ce territoire recouvre les actuels départements de l'Alsace : le Haut-Rhin et le Bas-Rhin, plus celui de la Moselle. Mais il n'a jamais inclus les départements de Meurthe-et-Moselle, Meuse et Vosges. Pour éviter la confusion avec la Lorraine actuelle, les textes administratifs parlent de l'Alsace-Moselle ; hors du cadre administratif cette dénomination est rarement évoquée et les historiens ne l'emploient pratiquement jamais.
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Le IIe Reich
Administration
Image:Lorraine1870.jpg L'Alsace-Lorraine est divisée en 3 districts (Bezirke) :
- Haute-Alsace, chef-lieu Colmar, correspond à l'actuel Haut-Rhin
- Basse-Alsace, chef-lieu Strasbourg, correspond à l'actuel Bas-Rhin
- Lorraine, chef-lieu Metz, correspond à l'actuelle Moselle.
À la tête de chaque district se trouve un président (Bezirkspräsident) équivalant à un préfet français.
Avec la loi du 4 juillet 1879 c'est un Statthalter, nommé par l'empereur, qui gouverne et administre l'Alsace-Lorraine. Il réside à Strasbourg.
L'Alsace-Lorraine envoie 15 députés au Reichstag.
En 1874 est créée la Délégation (Landesausschuß), une sorte de parlement provincial.
Une nouvelle constitution est votée par le Reichstag le 27 mai 1911, accordant une plus grande autonomie au territoire, sur le chemin d'une progressive normalisation du statut de l'Alsace-Lorraine au sein du Reich.
Aliment de l'esprit revanchard français
L'opinion générale française estime que le régime oppressif auquel sont soumis les Alsaciens-Lorrains depuis 1871 n'a pu rompre les liens d'affection entre les deux communautés. La volonté de la France de recouvrir ces terres perdues sera l'une des principales causes du déclenchement de la Première Guerre mondiale. Selon Ernest Renan, toutefois, leurs habitants ne souhaitaient pas alors faire partie de l'Allemagne, ce qui amena ce philosophe à travailler sur la distinction entre nation et communauté linguistique.
Il suit en cela Fustel de Coulanges, 27 octobre 1870 :
- Il se peut que l’Alsace soit allemande par la race et par le langage ; mais par la nationalité et le sentiment de la patrie, elle est française. Et savez-vous ce qui l’a rendue française ? Ce n’est pas Louis XIV, c’est notre révolution de 1789. Depuis ce moment l’Alsace a suivi toutes nos destinées ; elle a vécu notre vie. Tout ce que nous pensions, elle le pensait ; tout ce que nous sentions, elle le sentait. Elle a partagé nos victoires et nos revers, notre gloire et nos fautes, toutes nos joies et nos douleurs. Elle n’a rien eu de commun avec vous. La patrie, pour elle, c’est la France. L’étranger, pour elle, c’est l’Allemagne.
L'immigration allemande en Alsace-Lorraine
L'historiographie politiquement correcte veut voir dans le territoire de l'Alsace-Lorraine une terre traditionnelle d'immigration et de mélange des races. Certes après des moments troublés comme la Guerre de Trente Ans, des nouveaux venus ont pu chercher fortune là où la population avait diminué; encore s'agit-il souvent d'hommes seuls qui trouvaient à se marier sur place, ce qui indique qu'ils n'arrivaient pas dans un désert et étaient destinés à s'assimiler en peu de temps: le père venu d'Outre-Vosges s'appelait Gérardin, le fils signait déjà Schirardin et en deutsche Schrift. Une fois la paix revenue, une natalité vigoureuse comblait rapidement les vides et, dès le XVIIIème siècle, réapparaissait dans les campagnes une surcharge démographique. Après les guerres napoléoniennes et le retour des soldats démobilisés la crise devient aiguë, aggravée par de mauvaises récoltes; 1817 est le Hungersjohr (l'année de la faim); partout on essaie de fuir, que ce soit en Amérique où en Russie, où les tsars s'efforcent d'attirer des colons allemands qui donneront l'exemple aux moujiks. En 1827 le nouveau Code forestier restreint de façon draconienne les anciens droits d'usage et c'est un nouvel exode de gens affamés qui espèrent trouver du pain ailleurs. Autre saignée en 1846 avec la maladie de la pomme de terre.
Ce n'est pas que des immigrants, essentiellement de langue allemande, ne soient pas venus régulièrement, mais il ne s'agissait pas alors de colons, qui cherchaient des terres à cultiver, mais d'habiles ouvriers comme à Klingenthal où ils fabriquaient des armes, ou de mineurs comme à Sainte-Marie-aux-Mines. Et de telles arrivées étaient en nombre bien inférieures aux départs. En comparaison, l'immigration francophone restait négligeable; les Français de l'intérieur ont toujours eu du mal à s'installer en Alsace où ils se sentaient à l'étranger. En l'absence de statistiques utilisables Paul Lévy avance un chiffre de vingt pour cent de «Français» à Strasbourg en 1870 mais parmi eux combien de fonctionnaires? ces fonctionnaires que Michelet nous montre déménageant sans cesse avec leur famille d'un coin de France à l'autre, dans l'espoir d'un avancement qui améliorerait leur salaire de misère.
On voit assez comment l'immigration massive d'Allemands en Alsace-Lorraine après 1871 représente un bouleversement complet. Autant les Français répugnaient à s'installer dans ces régions, autant les Allemands y voient un pays de cocagne; ils se retrouvent en des lieux où tout leur semble allemand mais agrémenté en même temps d'un je ne sais quoi<i>, d'un <i>art de vivre<i>, d'une touche <i>à la française<i>. À la fois séduits et inquiets devant la culture des Welsches, si différente de la leur, ils voient dans la femme alsacienne un juste milieu entre l'ennuyeuse épouse teutonne et la Parisienne frivole.
Comme avant 1870, comme depuis toujours, on ne voit pas de colonisation agricole: toutes les terres sont occupées. C'est seulement vers la fin de la Première Guerre mondiale que les germanisateurs de la <i>Westmark songeront à morceler les grandes propriétés agricoles pour y installer des paysans d'Outre-Rhin, sans d'ailleurs avoir réfléchi qu'il faudrait d'abord expulser les fermiers et les métayers qui les cultivaient. Ouvriers et fonctionnaires déferlent en revanche sur le territoire conquis, à la fois pour l'administrer et pour lui procurer la main-d'œuvre que réclame l'industrialisation qui s'accélère (car elle avait déjà commencé sous le régime français) et qui est caractérisée par sa dissémination à travers les zones rurales. Les populations rurales, qu'un trop maigre lopin ne serait pas arrivé à faire vivre, trouvent ainsi le complément indispensable qui leur permet de ne pas abandonner la terre.
C'est surtout en Lorraine allemande que l'immigration est massive et aussi qu'elle se voit: le fils d'immigré badois se distinguait à peine de l'autochtone, et même Hansi le reconnaissait dans un album apaisé écrit vers la fin de sa vie. Au contraire toute la région francophone située entre le charbon de la Sarre et le fer de Briey voit se multiplier les usines alors que la population est déjà minée par la dénatalité au contraire des voisins germanophones; il faut faire appel à l'immigration et, les Allemands ne suffisant pas, ce sont des Italiens qui arrivent. Au XXème siècle encore, quand dans certaines localités une discussion devenait un peu vive au conseil municipal, l'argumentation pouvait se poursuivre en italien.
[à modifier et à compléter]
L'Alsace-Lorraine de 1871 à 1914
Image:Borders.jpg L'opposition au régime allemand était largement répandue, mais reposait sur des motifs très différents et parfois contradictoires. La haute bourgeoisie d'affaires, majoritairement protestante et libérale, voyait d'un mauvais œil cet Empire autoritaire où l'influence des junkers (aristocrates terriens d'origine prussienne) était encore considérable ; le clergé catholique, qui tenait en main sa paysannerie, redoutait le mauvais exemple, le periculum perversionis, que l'existence d'un souverain protestant pouvait donner à ses fidèles (n'avait-on pas vu, au début de la guerre de 1870, des curés badois faisant prier pour le succès des armées françaises ?). Au total le nouveau régime pouvait compter surtout sur la paysannerie des villages protestants homogènes, comme dans le Kochersberg, l'Alsace Bossue et l'Outre-Forêt, autour de Wissembourg.
Un flot d'immigrants allemands, souvent fort patriotes, vint s'établir dans ce qu'ils pensaient être un pays frère enfin libéré. Contrairement à ce qu'affirmaient des romans comme Les Oberlé (de René Bazin) ou Colette Baudoche (du nationaliste Maurice Barrès), écrits par des Français qui ne connaissaient pas l'Alsace à l'intention d'autres Français aussi peu au courant, les nouveaux venus trouvaient très facilement à se marier, d'autant plus qu'il s'agissait souvent de fonctionnaires exerçant à des postes relativement élevés et donc de partis intéressants.
Pour autant cette immigration n'eut pas l'effet assimilateur escompté : malgré leur patriotisme, ces Allemands n'en privilégiaient pas moins chez les candidates au mariage celles qui possédaient une bonne culture française ; ils faisaient bruyamment l'éloge de la solide Hausfrau germanique, mais c'est à leurs amis qu'ils recommandaient d'épouser ce genre de femme. Il en résulta que dans nombre de ménages mixtes les enfants parlaient allemand avec leur père et français avec leur mère, si bien qu'il leur était difficile de haïr la culture française et ils n'auraient pas chanté le Lied célèbre du poète nationaliste Ernst Moritz Arndt qui comprend ces vers :
Das ist des Deutschen Vaterland,
Wo Zorn vertilgt den welschen Tand,
Wo jeder Franzmann heißet Feind,
Wo jeder Deutsche heißet Freund.
La patrie allemande,
C'est là où l'on se débarrasse de la futilité française,
C'est là où l'on donne le nom d'ennemi à tout Français,
C'est là où l'on donne le nom d'ami à tout Allemand.
La situation à la veille de la Guerre et son évolution brutale
Quand éclate la guerre de 1914, l'image de l'Allemand dans l'opinion française est bien loin de ce qu'elle deviendra au bout de quelques mois. Dans les lycées de garçons, c'est plus de la moitié des élèves qui étudient la langue allemande contre à peine de plus de 40 % pour l'anglais. Après les désastres de 1870 qu’on attribue à nos ignorances linguistiques, c’est désormais la langue à connaître. Parlant des écrivains qui possédaient bien l'allemand entre 1871 et 1914, Paul Lévy écrit: «Si autrefois il fallait péniblement rechercher quelques personnages parlant l'allemand, désormais toute énumération devient impossible parce que trop longue et forcément incomplète.» Et après avoir cité de nombreux écrivains il ajoute: «Mais pour connaître l'ampleur véritable des connaissances allemandes des savants français, il faudrait fouiller les bibliographies de toutes les publications de l'époque, quelle qu'en soit la branche. Enfin, il faudrait aussi nommer tous ceux qui ont traduit en français des œuvres allemandes.«
Avec ses cours souveraines et ses princes jadis immédiats l'Allemagne est un réservoir de bons partis pour la noblesse de France. Avoir des fils qui, en cas de guerre, porteront le casque à pointe, voilà qui effraie moins une jeune fille de l'aristocratie que la perspective de devoir épouser un roturier. Au reste la langue française est si répandue dans les châteaux que le dépaysement est bien léger.
En Alsace la situation de la langue française est paradoxale: officiellement elle est combattue et on la pourchasse dans les inscriptions publiques mais, victimes de l'illusion romantique, les dirigeants s'imaginent qu'il suffit que le peuple reste fidèle au parler germanique. Le français devient alors la langue chic, celle que parlent entre eux tous ceux qui ont les moyens de la faire apprendre à leurs enfants, et même parmi eux des Allemands. En 1908 un député au Landesausschuss parle de familles allemandes d'Audun-le-Tiche qui envoient leurs enfants à l'école au Luxembourg voisin pour qu'ils puissent y apprendre le français.
C'est que connaître le français est alors indispensable pour faire figure dans le monde. Pour une jeune fille à marier, une bonne éducation française est l'atout décisif; dans nombre de familles on parle allemand avec son père et français avec sa mère: Robert Ernst, qui fut le dernier maire allemand de Strasbourg et qui était nazi bon teint, avait reçu une éducation de ce genre et en dénonçait les dangers.
Ce snobisme du français chez les Allemands, cette estime de l’allemand en France vont être balayés par la haine que développera la guerre de 1914-18. Ce sont quatre années d'un conflit interminable qui ont créé une véritable haine ethnique: à défaut de voir les troupes avancer, on essayait de compenser sa frustration par une surenchère d'agressivité verbale. Le drame, c'est qu'on introduisait dans l'esprit du peuple des idées absurdes, dont il ne pouvait se défaire une fois les armes déposées.
La langue allemande se vit ainsi la cible d'attaques inouïes. «Dans la Revue de l'enseignement des L. V. des années 1915 à 1918, écrit Paul Lévy il y a eu des controverses passionnées pour et contre l'enseignement de l'allemand.» Encore s'agit-il de spécialistes qui, même emportés dans le tourbillon, s'efforcent de garder un certain bon sens et, le plus souvent, concluent en disant que l'allemand sera toujours nécessaire, même s'ils lui dénient la moindre valeur littéraire. Dans les revues destinées au grand public on ne s'embarrassait d'aucune réflexion sérieuse. Dans son numéro du 1er mai 1915 l'Illustration va jusqu'à voir dans l'allemand «l'idiome de la force brutale, excellemment approprié aux besognes viles et dégradantes, aux ordres de meurtres, d'incendie et de pillage...» On lit encore: «Sous la bière qui l'empâtait, le sang qu'elle aime et dont elle a la soif est revenu la teinter», et voilà la bière elle-même devenue suspecte. La conclusion était sans équivoque: «Cette langue n'est plus tolérable pour nous. La voir écrite nous outrage et nous exaspère. L'entendre et la parler sont un cruel supplice. Aussi le serment a-t-il été déjà prononcé par quelques-uns de bannir après la guerre la langue allemande non seulement du programme de nos études, mais de partout. Qu'elle soit chassée de France, de nos cerveaux et de nos bouches comme le pire des fléaux!»
Pendant la Grande Guerre
Dès le début de la Première Guerre mondiale, Français et Allemands multiplièrent comme à plaisir maladresses et vexations à l’égard des Alsaciens-Lorrains, mais les seconds, étant sur place, possédaient sur leurs rivaux une avance irrattrapable. Des Alsaciens vivant en France se virent arrêtés et traînés dans des camps sous les crachats de la population ; dans les villages où les Français pénétraient on arrêtait d’ailleurs à tort et à travers, raflant parfois de vieux combattants médaillés de 1870. Les Allemands devaient faire mieux encore : l’incident de Saverne avait persuadé le Haut-Commandement que la population tout entière était violemment hostile à l’Allemagne et qu’il fallait la terroriser pour la faire tenir tranquille pendant le temps des hostilités.
Charles Spindler raconte que son neveu, habitant Berlin, fut mobilisé dans un régiment prussien ; arrivé à la gare de Strasbourg il entendit l’adjudant mettre ainsi en garde ses soldats : « Maintenant vous êtes dans un pays de s…, agissez en conséquence ! » À Bergheim on conduisit à pied un simple d’esprit originaire d’une vallée francophone et qui n'avait pu s'expliquer en allemand ; on le contraignit à creuser sa tombe puis on le fusilla devant une population révoltée et impuissante.
Du fait de la proximité du front, on fut amené à loger l'armée chez l'habitant, dans des conditions qui s'apparentaient à des dragonnades. Évidemment tous ceux qui possédaient une mauvaise réputation, c’est-à-dire qui étaient suspects de francophilie, furent les mieux servis sous ce rapport. L’interdiction de parler français en public accrut encore l'exaspération des autochtones, depuis longtemps habitués à mêler de français la conversation ; or un seul mot, fût-il aussi innocent que « Bonjour », valait une amende. Les Allemands immigrés crurent faire preuve de patriotisme en participant à la traque : ils avaient l’oreille aux aguets pour dénoncer à la police tout ce qu’ils entendaient dans la langue maudite. La population se retrouvait ainsi divisée entre une minorité toute-puissante et une majorité qui ne pouvait que garder son poing dans sa poche et attendre l'heure de la vengeance.
Considéré comme suspect, le soldat alsacien était évidemment envoyé sur le front russe où l’attendaient les missions les plus dangereuses. S'il revenait en permission, ce qui lui était plus difficilement accordé qu’aux autres, on craignait trop qu’il tentât de passer en France et il devait rester au Pays de Bade, où l’on donnait généreusement à sa famille le droit de venir le voir.
L'entre-deux guerres
L'épuration ethnique
Charles Spindler évoque ces mots qu'aurait dit en 1918 à un Alsacien qui manifestait beaucoup d'enthousiasme un Français « de l'intérieur » : « Vous avez été jusqu'ici mal gouvernés et bien administrés, attendez-vous désormais à être mal gouvernés et encore plus mal administrés.» La réalité devait si possible dépasser la prévision, dégradant fortement l'image de la France au sein de la population. Il s’agit d’ailleurs d'une idée que tous les Alsaciens ont entendue, sous une forme ou une autre. Voici, dans Souvenirs de Jadis et de Naguère, ce que nous rapporte Robert Heitz, grand patriote français qui fut condamné à mort par les Nazis :
Quelques jours après l'entrée des troupes, un lointain cousin par alliance vint nous rendre visite. C'était Auguste Spinner qui, ayant été, en 1909, le promoteur du monument français de Wissembourg, dont l'inauguration avait donné lieu à des manifestations violentes de patriotisme anti-allemand, avait dû quitter sa petite ville pour se réfugier à Nancy, et qui rentrait comme officier français. Connaissant, lui, les réalités françaises, inquiet de notre enthousiasme excessif, il voulut nous faire entendre raison. «Vous serez très bien avec les Français, mais il ne faut pas vous laisser faire. Montrez les dents, s'il le faut: ce sera indispensable, croyez-moi».
Ébahis, indignés, nous eûmes vite fait de juger cet importun: «Spinner est, lui aussi, devenu un Boche.»
Une des premières mesures fut de diviser la population en quatre selon son origine : ceux qui sans l’annexion de 1871 auraient été français reçurent une carte A marquée de tricolore, ceux dont un parent était allemand, ou encore les conjoints d’Alsaciens, furent munis d’une carte B, les étrangers eurent droit à une carte C et les Allemands enfin reçurent la carte D comme une marque au fer rouge les désignant pour les vexations et les expulsions. Ce tri, uniquement fondé sur les origines, ne tenait ainsi aucun compte du sentiment de l'individu, son patriotisme pouvant être totalement indépendant de ses origines. Quelqu'un eut l’idée de placer une carte B dans la main de la statue de Jean Baptiste Kléber, le grand héros alsacien : il n’aurait pas en effet mérité plus.
Malgré la chute brutale de la monnaie allemande les titulaires de carte A purent lors du changement de monnaie recevoir l’argent français au taux ancien : 1,25 F pour 1 Mark ; ceux qui n’avaient que la carte D ne reçurent qu’un peu plus de 0,80 F pour la même somme, ce qui n’était pas un taux de spoliation, contrairement à ce qui a été dit, mais simplement le cours normal.
Dès l'armistice l'Alsace-Lorraine vit s'installer ceux qu'on prit coutume d'appeler «les revenants», des fils d'Alsaciens qui, en 1871, avaient opté pour la France. Leurs parents leur avaient transmis de la Heimat (patrie, terre natale) perdue une idée mythique qui correspondait de moins en moins à la réalité; revenus en force au pays ils ne prétendaient pas moins en être les plus purs représentants, considérant parfois comme des traîtres ceux qui avaient préféré rester (à côté de « La Dernière Classe », il faut lire dans Les Contes du Lundi le récit non moins absurde appelé « La vision du juge de Colmar »). Dans l'Alsace pendant la Guerre Charles Spindler laisse même voir le fossé mental qui le sépare après quatre ans de guerre de son ami Laugel, un Alsacien réfugié en France dès août 1914.
C'est sans la moindre hésitation que Laugel, « revenu de Paris investi de pouvoirs assez étendus » confie aux second « le principe que l'administration française compte appliquer en Alsace » : « Tous les Allemands devront évacuer le pays, sauf de nombreuses exceptions; tous les Alsaciens pourront rester sauf de rares exceptions ».
Dès l'entrée des troupes françaises commença le pillage des magasins allemands, regardé d'un oeil débonnaire par les nouvelles autorités : Spindler nous montre une populace prête à piller la maison du notaire allemand d'Obernai. La simple vue d'un planton mis en faction devant la porte suffit à disperser la foule, cette initiative resta malheureusement exceptionnelle.
Enfin, un certain nombre d'Allemands furent expulsés brutalement, contraints à passer le pont du Rhin à pied avec les seuls bagages qu'ils pouvaient porter personnellement, tandis qu'un « comité d'accueil », composé de voyous, les molestait au passage. Combien ont dû quitter l'Alsace dans ces conditions ? Il est bien difficile de le savoir, d'autant plus que les uniques témoignages furent ceux de spectateurs ou de personnes y ayant participé, aucun expulsé n'ayant pris la plume pour commenter cette humiliation.
Quoi qu'il en soit, ces images restèrent gravées non seulement dans l'imaginaire allemand, mais surtout dans l'imaginaire du public, d'autant plus que Hansi, dessinateur populaire par la suite, immortalisa ces scènes. Ces malheureux passant le pont du Rhin n'ont été au plus que quelques centaines (ce qui est déjà inadmissible), mais ils sont devenus dans l'inconscient collectif des cohortes interminables et on en trouve un écho dans Les deux Mathildes, une série télévisée ayant tenté de vulgariser l'histoire récente de l'Alsace.
Beaucoup ont cependant relativisé ces humiliations en soulignant qu'elles avaient lieu immédiatement après une guerre où les troupes allemandes s'étaient conduites dans les régions occupées avec force brutalité. On observera aussi que, si on lit le témoignage d'Allemands expulsés, on ne voit jamais qu'ils aient trouvé Outre-Rhin de difficultés à se loger alors que les villes françaises du Nord-Est étaient en ruines.
Pour s'être passée en règle générale dans des conditions moins dramatiques, l'expulsion des Allemands se déroula dans un mélange d'injustice et d'anarchie. Alors qu'en 1871 les nouvelles autorités avaient laissé en place les prélats nommés par le gouvernement français, Mgr Benzler, évêque allemand de Metz, qui se mêlait pourtant fort peu de politique, fut brutalement chassé. L'évêque de Strasbourg, Mgr Fritzen, déjà malade, put au moins se retirer au couvent de la Toussaint où il mourut l'année suivante. On le remplaça par Mgr Ruch, de père alsacien (et protestant !), mais qui ne connaissait ni l'allemand ni le dialecte, tout en promettantcependant de s'instruire du mieux qu'il put.
Dans son journal Philippe Husser note le 17 décembre : «... Environ deux mille Vieux-Allemands, agents de police, fonctionnaires, sont expulsés et conduits en auto de l'autre côté du Rhin. Parmi eux, le collègue Schillinger avec sa famille. Il paraît qu'il a dénoncé des gens. D'autres convois suivront. On a procédé à des fouilles. Il est permis d'emporter seulement une malle et une somme de 300 marks.»
On estime que jusqu'au traité de Versailles 200 000 Allemands furent renvoyés Outre-Rhin ; la moitié d'entre eux put revenir par la suite grâce à la pression exercée par les États-Unis. Cette réintégration fut dénoncée par les ultra-patriotes Hansi et Émile Hinzelin qui qualifièrent de « Français de Wilson » ces expulsés rentrés au pays et leur attribuèrent la responsabilité des troubles autonomistes, pour lesquels les historiens s'accordent aujourd'hui à rejeter la responsabilité sur les erreurs du gouvernement français. Ne rentrèrent en fait que ceux qui étaient décidés à « jouer le jeu » et ils firent preuve de la plus grande discrétion.
C'est qu'en fait, dans une société aussi fermée que la société alsacienne, où l'étranger (le hergeloffener, celui qui est venu d'ailleurs) est mal accepté, les minoritaires ont facilement tendance à chercher appui auprès du gouvernement central. Le séparatiste Pierri Zind s'indignait du « comportement complexé de beaucoup d'Alsaciens-Lorrains de fraîche date » et citait l'exemple de Daniel Blumenthal, juif lituanien converti au protestantisme et qui devint après 1919 un zélé partisan de l'assimilation totale de l'Alsace à la France. De fait l’autonomisme alsacien eut peu de choses à attendre des anciens immigrés d’Outre-Rhin.
Beaucoup plus virulents en revanche furent d’authentiques Alsaciens qui souvent s’étaient opposés à l’Allemagne et avaient défendu la double culture, et que le gouvernement français avait expulsés en 1918 ou 1919 parce qu’ils s’opposaient aux mesures brutales d’assimilation, c’était le cas d’Eugène Ricklin, ancien président du landtag, ou du baron Zorn de Bulach appartenant à une des plus grandes familles alsaciennes.
La francisation brutale de l'enseignement
L'épuration du corps enseignant apparaissait comme une nécessité et même comme une urgence. Du jour au lendemain on demanda aux maîtres de faire cours en français; ceux qui en étaient incapables se voyaient, suivant l'humeur de l'inspection et les protections dont ils bénéficiaient, chassés de leur chaire ou envoyés en stage « à l'Intérieur », sans qu'on hésitât à s'en prendre à des Alsaciens. Revenons à Philippe Husser, il écrit au 1er février : «Ont été relevés de leurs fonctions à compter d'aujourd'hui, MM. Roell, Schmitz père et fils, puis les soeurs Neurohr, Mlle Gard, etc. La direction de l'école centrale revient dorénavant à M. Guignot, un maître soldat. M. Kühlmann vient d'être révoqué, semble-t-il. Il paraît qu'il s'est compromis dans quelque vilaine affaire. Mais j'ignore tout. Mme Schlienger aussi est relevée de ses fonctions et attend le jour de son expulsion», et au 26 : «Aujourd'hui paraît encore une longue liste de collègues révoqués.»
Lui-même attend philosophiquement que le couperet s'abatte sur lui, ancien rédacteur en chef de la très pro-allemande Schulzeitung, mais paradoxalement il reste en place ; sa fille est même envoyée en stage à l'Intérieur, ce qui est considéré comme une faveur qui fait enrager les patriotes chauvins. Comme tant d'autres, cependant, il doit provisoirement subir la présence d'un maître-assistant, plus jeune et beaucoup moins expérimenté que lui, mais qui jouit de l'avantage de parler français.
Pour remplacer le personnel révoqué, on fit appel à des enseignants « de l'Intérieur », qui souvent ne connaissaient ni l'alsacien ni l'Alsace. Placer un maître devant des élèves hébétés qui ne comprenaient pas un mot de ce qu'il disait apparaissait alors comme le fin du fin de la pédagogie : c'était la méthode directe dont Paris attendait des merveilles. S'il s'était encore agi de maîtres expérimentés ! Mais après l'hécatombe de la guerre on en était réduit à prendre ce qu'on trouvait. On cite une malheureuse Normalienne fraîche émoulue de dix-huit ans, originaire du Midi protestant, qui se trouva projetée ainsi dans un village particulièrement isolé d'Alsace du nord où seuls le pasteur et sa femme connaissaient le français ; elle en fut réduite à aller pleurer auprès d'eux tous les soirs jusqu'à ce que, au bout d'un an, on la renvoyât chez elle.
Plus grave encore, dans un pays où les convictions religieuses apparaissaient à chacun comme inséparables de son identité, fut l'envoi d'instituteurs qui se proclamaient hautement laïcs, voire athées. Philippe Husser rapporte que l'un d'eux se retrouva devant une classe vide, les parents ayant refusé de lui confier leurs enfants. Et à ce personnel de fortune, beaucoup moins capable que celui qu'il était amené à remplacer, on proposait pour l'attirer des primes de caractère colonial dont les maîtres autochtones étaient évidemment privés. Il en résultait des tensions entre le cadre national et le cadre local, tensions qui persistèrent même après que ces distorsions de salaire eurent pris fin. Un vieux professeur rapportait que dans son lycée, vers les années 1930, la salle des professeurs était divisée en deux clans entre lesquels, admis par les deux, il essayait de jouer les bons offices.
Les premières victimes furent évidemment les élèves, et comme il se doit les plus faibles. Dans les milieux aisés on avait conservé l'usage du français, et même pendant la guerre on se contentait de l'éviter en public. Dans tout milieu un peu cultivé ou aspirant à la culture, on s'efforçait de donner aux enfants l'occasion de parler français. Le changement de langue y fit moins de dégâts qu'on imagine. Une fille de pasteur raconte comment ses parents, vivant en milieu rural, ne lui parlèrent que le français jusqu'à ce qu'elle fût en âge d'aller à l'école, après quoi ils retournèrent au dialecte.
Mais dans les écoles de campagne on toucha vite à la catastrophe : la plupart des maîtres, qui parlaient fort mal, étaient incapables d'enseigner une langue qu'ils connaissaient à peine à des élèves qui l'ignoraient complètement. Et si les élèves s'en tiraient mieux le résultat pouvait être pire car ils se moquaient ouvertement de leur instituteur. « Je vous interdis de rier ! (sic)» hurlait un malheureux à sa classe déchaînée, à laquelle il fournissait ainsi le plus puissant motif de rire. On ne peut s'étonner qu'à la fin des années vingt on ait été obligé d'interroger en alsacien les apprendis candidats à des examens professionnels : incapables désormais de s'exprimer en allemand, ils n'arrivaient toujours pas à parler français.
L'échec de la résistance à la francisation
Dans un gros livre, Elsass-Lothringen nation interdite, qui est un long cri de haine contre la France, Pierri Zind détaille les vexations dont ont souffert les Alsaciens, et ils n'arrive pas à comprendre qu'il n'aient pas eu le sursaut de fierté qui les aurait conduits, unis derrière la même bannière, à chasser les Français d'Alsace. C'est pour ce religieux, frère enseignant mariste, le sixième mystère douloureux.
Le problème, c'est que cette bannière commune n'existait pas. Chaque Alsacien pouvait très bien savoir ce qu'il voulait, mais ils étaient loin de vouloir tous la même chose. Parmi les adversaires de la France les communistes étaient parmi les plus virulents et ils n'hésitaient pas à réclamer la sécession; mais leurs dirigeants qui, de Paris, répercutaient les ordres de Moscou, leur interdisaient les alliances de classes contre-nature, c'est-à-dire avec les catholiques. Pendant un temps Charles Hueber réussit à passer outre, grâce à la protection de Marcel Cachin, et il n'hésita pas à conclure avec eux des ententes ponctuelles; cependant, quand grâce aux voix des cléricaux il réussit en 1929 à conquérir la mairie de Strasbourg, ses chefs parisiens ironisèrent contre les Herz-Jesu-Kommunisten et l'exclurent du Parti. Il ne resta plus aux dissidents qu'à évoluer peu à peu vers le nazisme après la prise de pouvoir par Hitler.
La Seconde Guerre mondiale
L'exode
La Seconde Guerre mondiale frappa l’Alsace-Lorraine dans sa chair beaucoup plus cruellement que le reste de la France où les morts furent en proportion beaucoup moins nombreux et où, comme beaucoup étaient dus aux bombardements, ils étaient répartis dans les différentes couches de la population. En Alsace–Lorraine les victimes furent surtout d’hommes jeunes, notamment mobilisés par l'Allemagne nazie pour se battre contre l’URSS.
Les épreuves commencèrent dès 1939 ; le gouvernement avait prévu qu’en cas de guerre les populations vivant entre la ligne Maginot et la frontière allemande seraient évacuées pour les mettre à l’abri ; mais rien n’avait été vraiment prévu pour les accueillir ; dès le début de septembre on força ces habitants à gagner, parfois à pied, des gares des Vosges, en ne prenant avec eux que ce qu’ils pouvaient porter à la main ou traîner dans des voiturettes de fortune. Heureux ceux qui possédaient une auto et qui, disposant de suffisamment d’argent, avaient pu s’acheter une maison dans le sud-ouest de la France.
On les répartit sans trop d’organisation, surtout dans le Limousin où la population regardait d’un œil mauvais ces nouveaux arrivants qu’elle appelait des « yaya », puisqu’on les entendait dire « Ja » pour « Oui ». Ces gens, souvent habitués à un certain confort en Alsace, durent s’installer dans des granges en ruines ou dans des masures insalubres. Évidemment les plus jeunes se débrouillaient mieux et l’on vit des enfants qui, au bout de quelques semaines, parlaient le patois limousin avec leurs camarades.
Cette différence entre les générations a faussé les points de vue quand, au bout de cinquante ans, on s’est décidé à faire parler les survivants. Les plus âgés étaient morts et ceux qui témoignaient devant les journalistes évoquaient avec émotion leur enfance : certains y avaient noué des amitiés et revenaient régulièrement pour leurs vacances ; malheureusement ceux qui avaient à l’époque le plus souffert n’étaient plus là pour en parler. Et comme on n’aime pas faire remonter dans sa mémoire les mauvais souvenirs, ils n’en avaient jamais fait le sujet de leur conversation, si bien qu’il ne reste pour évoquer tous ces drames que quelques lettres jaunies, dans la mesure où l’on était capable d’exprimer sa douleur sur le papier.
On comprend dans ces conditions que, la débâcle terminée et l’armistice signé, tant d’Alsaciens aient eu envie de rentrer chez eux ; ils avaient bien vu que les autochtones ne les considéraient pas comme des véritables Français et maintenant ils s’entendaient dire : « Vous avez de la chance, vous les Alsaciens, vous êtes toujours du côté des vainqueurs ». Aucun ne se faisait d’illusion sur les intentions de l’Allemagne vis-à-vis de l’Alsace-Lorraine, mais ils s’imaginaient qu'ils retrouveraient l’Allemagne d’avant 1914 où, après tout, on arrivait à vivre. De plus, ces contacts forcés avec des Français de la France profonde avaient fait se demander aux Alsaciens s’il s’agissait vraiment de compatriotes.
Une partie intégrante du IIIe Reich
C’est seulement de retour chez eux que les Alsaciens s’aperçurent que tout avait changé. Le gouvernement allemand n’hésitait pas à proclamer son admiration pour la politique d’assimilation que la France avait menée après 1918 et il se déclarait prêt à la mettre en œuvre en sens inverse ; c’est-à-dire qu’il s’apprêtait à recommencer les mêmes mesures, mais avec une deutsche Gründlichkeit (une minutie allemande) qui les rendrait irrémédiables. Les troupes allemandes avaient libéré ceux qu’on appelait les Nanziger (Nancéens), des Alsaciens partisans de l’Allemagne et qui avaient été un long moment internés à Nancy ; mis à part Karl Roos, il s’agissait partiellement de doux rêveurs, qui s’imaginaient une Alsace à la fois allemande et démocratique, espérant naïvement qu’on les mettrait à la tête de leur terre « libérée ». On les écarta et on plaça en haut lieu des hommes sûrs, c’est-à-dire des nazis allemands qui ne connaissaient rien de l’Alsace.
En tout cas il faut remarquer que, dès le début, la population alsacienne adopta une attitude réservée par rapport aux Allemands. Marie-Joseph Bopp a pu avoir sous les yeux un rapport secret du Hilfsdienst, organisation alsacienne au service des Nazis, et en a fait un résumé. On s'y plaint que, lorsque des Alsaciens discutent entre eux de politique, ils se taisent immédiatement dès que s'approche un membre connu du Hilfsdienst.
Héritage
De nos jours encore, l'Alsace et la Moselle conservent un statut spécial lié à la conservation d'acquis antérieurs à 1914 : régime spécifique d'assurance maladie (héritage de Bismarck), jours fériés supplémentaires (26 décembre et Vendredi saint), rémunération des cultes et enseignement religieux à l'école. Il se pourrait que le lundi de Pentecôte vînt s'ajouter aux exceptions. En tout cas, le 7 février 2005, la Commission d'harmonisation du droit privé, réunie à la cour d'appel de Colmar sous la présidence du sénateur Hubert Haenel, a souligné qu'en Alsace-Moselle la loi du 30 juin 2004 n'avait pas retiré au Lundi de Pentecôte son caractère de jour férié (voir Dernières Nouvelles d'Alsace du 9 février 2005). Mais la situation n'est pas encore claire. Rappelons que le vote des femmes, qui ne fut établi en Allemagne qu'en 1919, ne concerna pas les trois départements, et les Alsaciennes durent attendre, avec les autres Françaises, 1945 pour s'exprimer politiquement.
Une conséquence de la dernière guerre est la faiblesse politique de la gauche dans la région. Malgré ses engagements, l’URSS a longtemps retenu au camp de Tambow dans des conditions abominables, les malgré-nous alsaciens et mosellans, incorporés de force dans la Wehrmacht et qui souvent s’étaient volontairement rendus ; il en est résulté un effondrement du Parti communiste qui, dans le cadre d’un scrutin uninominal, privait le Parti socialiste du renfort de voix nécessaires au deuxième tour. L’opposition traditionnelle entre électorat catholique et électorat protestant s’est donc reportée sur une opposition centristes-gaullistes, qui actuellement n’est pas encore tout à fait effacée.
Quelques lectures
Traditionnellement, à ceux qui voulaient s'informer sur l'âme alsacienne, on conseillait Psychanalyse de l'Alsace, de Frédéric Hoffet. L'ouvrage a aujourd'hui beaucoup vieilli : incapable d'expliquer l'Alsace d'aujourd'hui, très différente de celle qu'il décrit (le dialecte a presque complètement disparu chez les jeunes, qui de plus ne savent presque plus l'allemand), il n'explique pas mieux celle d'hier car il passe (volontairement ?) sous silence un point essentiel : l'opposition entre catholiques et protestants.
Cette opposition, au contraire, jusqu'alors tabou, est au cœur de la thèse du professeur Alfred Wahl, Confession et comportement dans les campagnes d'Alsace et de Bade, 1871-1939 (1980) qui a fait sensation lors de sa parution. Une phrase a fait date: «Les protestants et les catholiques constituaient finalement deux groupes associés géographiquement ayant cependant conservé leur identité propre. La confession, l'histoire vécue formaient le vecteur de la solidarité quasi-nationale et de la cohésion sociale». Le grand public, pour lequel cet ouvrage est difficilement accessible, trouvera une présentation plus abordable dans Petites haines ordinaires : histoire des conflits entre catholiques et protestants en Alsace (2004), du même auteur, qui confie son expérience personnelle dans la préface. En collaboration avec Jean-Claude Richez, spécialiste de l'histoire culturelle et des mentalités en Alsace, il a écrit La vie quotidienne en Alsace entre France et Allemagne, 1850-1950 (1993), ouvrage très clair et très complet.
Sans contester une telle interprétation pour le reste de l'Alsace, Bernard Klein s'est penché dans La vie politique en Alsace Bossue et dans le pays de la Petite Pierre sur le cas particulier de l'Alsace Bossue, ce morceau de Lorraine que la Révolution a rattaché au Bas-Rhin, et il a montré la persistance entre les deux guerres d'un sentiment anti-français et d'un attachement à l'Allemagne qui transcendaient les confessions. Il montre aussi l'attitude brutale de l'administration française, avec pressions administratives et suppressions de journaux. Bien que l'auteur se présente comme un «chercheur-militant», ce qui inquiète pour son objectivité, l'ouvrage est bien documenté et constitue une monographie solide. Ce n'est que dans un appendice que le militant l'emporte peut-être sur le chercheur lorsqu'il se penche sur le fait que, dans cette petite région très anti-française, Le Pen est venu en tête aux élections présidentielles de 1988 avec plus du quart des voix, tandis que les écologistes avoisinaient 10 %; il y voit une persistance du malaise d'autrefois qui aurait conduit les électeurs les moins intelligents à voter Le Pen et les plus sages à voter écologiste. Il ne faut pas oublier que les générations ne sont plus les mêmes et que les femmes ne votaient pas avant la guerre.
Les oppositions religieuses, linguistiques ou nationales sont relativisées dans L'Alsace des notables par François Igersheim qui insiste sur les oppositions de classes et montre la bourgeoisie soucieuse de préserver ses privilèges sous tous les régimes. Cette conception marxiste ne séduira pas tout le monde, mais l'auteur est un historien reconnu et le livre est solide. On trouvera à la fin de l'ouvrage, sous forme d'index, des petites biographies qui, malgré leur brièveté, n'omettent rien d'essentiel.
Alfred Wahl a enrichi d'une préface et de notes le Journal d'un Instituteur alsacien tenu entre 1914 et 1951 par Philippe Husser. La lecture en est indispensable à qui souhaiterait explorer plus avant le vécu de la population durant cette période.
Pendant la guerre de 1914-18, Charles Spindler a tenu un journal très détaillé. Son honnêteté intellectuelle est incontestable et, le 2 juin 1926, Husser reconnaît avec quelque jalousie que l'auteur ayant disposé de relations plus étendues a écrit un livre plus intéressant que le sien. Il ajoute (ce qui est faux) que l'ouvrage n'est pas d'une totale franchise, l'auteur l'ayant rédigé en vue de sa publication : en fait c'est l'insistance de son ami André Hallays qui a d'abord fait publier quelques extraits dans la Revue des Deux-Mondes puis, en livre indépendant, la partie allant de 1914 à 1919. Le reste est toujours inédit et entre les mains de sa famille.
Aux premiers jours de l'occupation nazie en Alsace, Marie-Joseph Bopp a commencé lui aussi à écrire un journal de guerre, qui n'a été publié qu'en 2004, aux Éditions de la Nuée Bleue, sous le titre Ma ville à l'heure nazie. Lui aussi rapporte ce qu'il entend sans pouvoir toujours le garantir. Le 14 octobre 1940 il écrit ainsi: « Mon élève Chenet est revenu à Colmar. À Rouffach, on a examiné une dernière fois les dossiers: puisque son père, français de l'Intérieur, est mort, on a permis à la veuve alsacienne de rentrer avec les siens à Colmar. On prétend que les Allemands exigent que si la partie alsacienne d'un couple divorce, alors elle pourrait rester. La femme alsacienne divorcée devrait alors au bout d'un an se remarier avec un Deutschstämmig, un Allemand, si elle a moins de quarante ans. C'est incroyablement diabolique, on ne peut pas le croire, mais ce serait bien dans la manière nazie.»
Dans ses Souvenirs le Prince Alexandre de Hohenlohe, qui fut haut-fonctionnaire en Alsace a laissé des pages qui montrent de profondes intuitions. On tirera peu, au contraire, des Denkwürdigkeiten écrits par son père.
Le Malaise alsacien 1919-1924, de Geneviève Baas, publié en 1972, est un honnête travail de diplôme d'études supérieures. On y trouvera surtout des reproductions d'articles de journaux et de livres écrits à l'époque.
Tout au contraire, Jean Haubenestel, un chercheur particulièrement obstiné, a réussi à se faire remettre de vieux documents de famille grâce auxquels il a publié des brochures qui nous montrent la façon de sentir et de penser de la population. Les Malgré-Nous d'Ernolsheim contiennent des lettres poignantes, mais on ne négligera pas L'Oncle d'Amérique qui évoque les rapports des émigrés d'Outre-Atlantique avec leur famille restée au pays, ni Propre, active, honnête, sur les bonnes alsaciennes de Paris.
Le point de vue autonomiste, et même séparatiste, est défendu avec passion par Pierri Zind dans Elsass-Lothringen, nation interdite. Publié en 1979, ce livre est surtout intéressant pour faire sentir les siècles qui se sont écoulés en quelques années, pour reprendre l'expression de Michelet. Les discours enflammés qu'il y reproduit et qui entre les deux guerres pouvaient agiter toute l'Alsace et, voici trente ans, éveillaient encore un certain écho, n'ameuteraient pas aujourd'hui dix personnes à Strasbourg.
La lecture des albums de Hansi offre un certain éclairage sur la question, en particulier Le Professeur Knatschké, dont l'influence a été considérable sur les idées que les Français se sont forgées de l'Alsace-Lorraine.
Si on a les éditions en main, on comparera les Contes et Légendes d'Alsace, d'Émile Hinzelin, tels qu'ils ont paru en 1913, et ce qu'ils sont devenus dès 1915.
Du même, L'Alsace, la Lorraine et la Paix; pour cet auteur, assimilationniste convaincu, tous les problèmes viennent des agissements de l'Allemagne; s'il y a eu quelques erreurs, dit-il, elles sont déjà réparées. Pas un mot sur la crise autonomiste de 1924, issue de l'offensive laïque d'Herriot; il est vrai que l'auteur, à la fois franc-maçon et ami de nombreux curés, ne s'attarde pas dans les questions gênantes. Ce livre, publié en 1929, l'année où Strasbourg et Colmar portaient à leur tête des municipalités autonomistes, et qui s'efforce pourtant de peindre la réalité en rose, montre l'abîme d'incompréhension qui séparait l'Alsace-Lorraine et la France.
On consultera les mémoires, qui permettent de pénétrer dans les mentalités:
- Hans-Otto Meissner: Straßburg, o Straßburg
- Elly Heuss-Knapp: Ausblick vom Muensterturm: Erlebtes aus d. Elsass u. d. Reich
- Jean Egen : Les Tilleuls de Lautenbach
- Jean Schlumberger : Éveils
- Pierre Durand: En passant par la Lorraine, s.d. (1945), rapporte des détails intéressants.
- Friedrich Lienhard: Westmark, nous montre sous une forme romancée l'état d'esprit des Allemands et des Alsaciens germanophiles aux derniers temps de la première guerre mondiale. Publié à l'origine en caractères gothiques, l'ouvrage a été récemment réimprimé en caractères «normaux».
Les Loups noirs, de Bernard Fischbach et Roland Oberlé (1990), nous montrent une survivance du séparatisme dans les années soixante-dix, avec la tentative avortée d'une campagne de terrorisme. La deuxième partie du livre, «Aspects de l'autonomisme alsacien» contient de nombreux et intéressants documents.
Sur la question des Malgré-Nous, l'ouvrage essentiel est:
Eugène Riedweg, Les Malgré-Nous, Éditions du Rhin, 1995
Les Malgré-Nous et le drame d'Oradour, Le procès de Bordeaux, Editions du Rhin, Strasbourg, 2003, de Jean-Laurent Vonau est plus particulièrement consacré au procès des incorporés de force de 1953, qui est considéré en Alsace comme une monstruosité juridique.
Les deux livres de Paul Lévy, Histoire linguistique d'Alsace et de Lorraine et La langue allemande en France sont remplis d'anecdotes et de documents fort bien choisis.
Enfin on recourra sans cesse au Nouveau Dictionnaire de Biographies Alsaciennes, dont chaque article est rédigé par les meilleurs spécialistes. Il remplace avantageusement le Dictionnaire de biographie des hommes célèbres de l'Alsace, d'Édouard Sitzmann, paru en 1909 et qui a fait l'objet d'une réédition en 1973.
[à suivre et à remanier]
Voir aussi
Articles connexes
- Alsace-Moselle
- Obligation scolaire en Alsace
- Droit local en Alsace et en Moselle
- Uti possidetis juris



