Pensée spéculative
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On nomme pensée spéculative le fait de tirer les tenants et aboutissants d'une chose si elle était vraie, sans pour autant la considérer comme vraie.
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Une invention récente
La pensée spéculative semble apparaître chez les philosophes grecs de l'Antiquité. Elle va forger peu à peu la mentalité occidentale et faire apparaître dans ses langues tout un attirail destiné à la traiter plus commodément : formes « si... alors... sinon... », formes verbales du subjonctif et du conditionnel destinées à créer une certaine distance entre ce dont on parle et une éventuelle pensée différente que se réserve le locuteur à ce sujet, et qui n'est volontairement pas mentionnée.
La pensée spéculative est la forme par excellence du doute et de la prudence, et est pour cette raison peu appréciée des régimes totalitaires (on se souvient que la Grèce des colonels avait interdit l'enseignement de la géométrie non-euclidienne.
La langue, facteur primordial
Il est difficile dans certains langages existants d'exprimer une pensée spéculative si les nécessités de la survie n'ont pas historiquement fait pression à son apparition. Selon les ethnologues, le problème se rencontre dans certains dialectes africains où le doute ne s'exprime que dans des cas extrêmement spécifiques. L'apprentissage d'une langue possédant les formes verbales conditionnelles et subjonctives est alors difficile, mais plus aucun problème ne se pose une fois une telle langue maîtrisée à l'aide d'exemples et de pratique.
Littérature
- Robert Merle fait dans son livre Un animal doué de raison l'hypothèse de romancier que le langage utilisé par les dauphins ne connait pas cette notion, qui ne leur a jamais été nécessaire. Une grande partie de la difficulté à communiquer avec eux est liée à ce problème. « Je ne comprends pas bien les si. Les si m'ennuient », dit le dauphin Fa.
- L'académicien Erik Orsenna a consacré au sujet un livre : Les chevaliers du subjonctif, où un dictateur tente de faire supprimer cette forme verbale. Voir aussi Novlangue, Babel 17.
Cas de la langue hopî
Le hopi dispose de trois formes verbales : l'une concernant les événements dont on a été le témoin direct, une second pour les événements rapportés comme observés par une personne connue en qui on met toute sa confiance, et une troisième pour tout autre événement rapporté. Cela constitue autant d'éléments de distanciation. La mémoire collective des Hopis n'a pas gardé trace d'une quelconque période de dictature dans leur histoire.
Humour, et science-fiction
Il est permis de se demander si l'humour et la science-fiction n'ont pas joué un rôle important dans le développement de la pensée spéculative.
- L'humour prend en général en porte-à-faux les habitudes de pensée, et les oriente d'une façon toute différente (voir Dictionnaire du Diable), sans pour autant prétendre les prendre au sérieux. Il introduit donc fortement la notion de distance du locuteur au sujet traité. Le propre de l'humour est souvent son ambiguïté : voir Georges Wolinski, Michel Houellebecq. Blaise Pascal ne fit-il pas remarquer, d'ailleurs, que se moquer de la philosophie, c'est vraiment philosopher ?
- La science-fiction se montre tout aussi distante par nature avec le réel, à tel point qu'on ne connaît pas d'œuvre de SF comportant l'avertissement souvent de rigueur sur les romans : Toute ressemblance avec des personnages existant ou ayant existé ne saurait être que fortuite.
A contrario, il peut être intéressant de regarder dans quelles cultures ces genres littéraires sont mal acceptés, et de chercher les raisons de ce rejet - et peut-être donc les intérêts qui sont ainsi protégés.



