Orthodoxie et hétérodoxie en économie
Un article de Freepedia.
Comme John Kenneth Galbraith l'avait remarqué, l'économie professionnelle est organisée hiérarchiquement : économie hétérodoxe à la base, économie néo-libérale au sommet, et les formes les plus mathématiques de l'économie néo-libérale à la pointe. Il existe donc de fortes disparités et inégalités dans le champ de la science économique. Cet article tente de faire le point sur celles-ci.
Sommaire
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Fondements de la distinction
La distinction entre économistes hétérodoxes et orthodoxes est plus ou moins conventionnelle et dépend de « l'état » de la pensée économique à un moment donné. On peut dire qu'il y a une séparation entre orthodoxie et hétérodoxie lorqu'une théorie ou un paradigme acquiert une place prépondérante et dominante au niveau institutionnel au détriment des autres.
Aujourd'hui, l'économie orthodoxe inclut les économistes qui adhèrent à certaines hypothèses ou méthodes de la micro-économie standard ou de la théorie néo-classique, et des théories qui en sont dérivées. Parmi celles-ci :
- Rationalité économique des producteurs et des consommateurs, utilisation du raisonnement marginaliste, hypothèses fortes sur les fonctions d'utilité. Ces hypothèses forment la Théorie des choix rationnels.
- Emploi massif des mathématiques, utilisation de modèles abstraits pour décrire les mécanismes de marché et l'économie.
- La méthode hypothético-déductive est favorisée.
- Description de l'économie à l'aide du modèle du marché, qu'il soit pur et parfait, ou imparfait. Notamment en prenant pour base des dérivés du modèle walrasien d'équilibre général ou partiel (l'équilibre est général si il est simultané sur tous les marchés et fixe les prix relatifs), ou du modèle de Cournot (notamment en économie industrielle et en économie publique). Dans ces modèles, on étudie l'allocation paréto-optimale de ressources qui sont considérées comme rares.
- Individualisme méthodologique : le raisonnement se fait au niveau micro-économique à partir de la description du comportement des agents qui se rencontrent sur les marchés.
- Continuité avec les idées des économistes classiques - Soutien des politiques libérales : supériorité de l'économie de marché, bienfaits de la libre concurrence (sous certaines conditions), pas ou peu d'intervention de l'État, la libre circulation des marchandises (pas de protectionnisme), la neutralité de la monnaie...
À l'inverse, les économistes hétérodoxes développent des réflexions qui incorporent d'avantage d'éléments théoriques et empiriques. Il existe plusieurs hétérodoxies. Mais elles ont toutes en commun d'insister, chacune à leur manière, sur certaines faiblesses de l'orthodoxie économique. Ainsi, elles mettent en exergue les points suivants (voir Alain Gélédan, 1988) :
- L'économie est une partie du système socio-culturel. Il faut donc intégrer des analyses sociologiques et antrhopologiques pour comprendre l'économie, comme la théorie du don et contre-don de Marcel Mauss, le rôle des solidarités, la culture des affaires, la coopération (économie des conventions), etc. Ainsi, Karl Polanyi tentera de comprendre le désencastrement de l'économie, ou « l'autonomisation de la sphère marchande ».
- Il faut tenir compte du cadre institutionnel, de l'histoire et du rôle de la monnaie pour étudier l'économie. Certains hétérodoxes considèrent en effet que les institutions sont des clés de voûte de la vie économique. Par conséquent, une approche pluridisciplinaire s'avère nécessaire.
- Il faut développer une vision plus riche et complexe des agents économiques. Des économistes hétérodoxes ont étudié les phénomènes de rationalité limitée, d'irrationalité, d'incertitude sur les choix, de consommation ostentatoire... Ils rompent en cela avec l'approche abstraite de l'Homo economicus.
- Le pouvoir, les conflits, la répartition et les affects sont au coeur de l'économie. On ne peut comprendre pleinement l'économie sans prendre en compte la hiérarchie, la domination, l'aliénation, les facteurs affectifs, la répartition des ressources, les écarts de développement, etc.
- Rejet de l'individualisme méthodologique. Beaucoup d'économistes hétérodoxes ont insisté sur les limites de l'individualisme méthodologique. Ils considèrent que certaines dimensions économiques ne peuvent être appréhendées que par des approches macro-économiques ou systémiques, et qu'il est nécessaire de tenir compte de l'existence d'effets émergents dans une économie (holisme).
- Mise en place d'une méthodologie pragmatique et inductive. La méthodologie doit favoriser le réalisme et la pertinence et non la rigueur formelle. La science économique est avant tout une science d'observation puis ensuite une science de modélisation et d'interprétation des faits.
Tous ces points échappent aux approches microéconomiques néoclassiques qui se focalisent surtout sur l'équilibre de long-terme (modèles d'équilibre général ou partiels), et la structure des marchés (économie industrielle). C'est pourquoi les approches hétérodoxes présentent un intérêt évident pour comprendre le fonctionnement de l'économie. Comme le fait remarquer Alain Gélédan (1988, p 150), « Les hétérodoxes sont des éléments indispensables d'une connaissance des bases de l'économie. Ils défrichent souvent des champs de la connaissance qui sont mal intégrés par les écoles aux solides ancrages. Ainsi, ils permettent de trouver des réponses à des questions qui seraient sans eux des déserts pour la connaissance (...). Ils font progresser les théories dominantes en mettant en évidence des questions qu'elles intègrent mal. »
Causes et conséquences de la domination de l'orthodoxie en économie
Facteurs déterminants dans la domination de l'orthodoxie
Il existe deux opinions opposées. Elles renvoient indirectement à un débat épistémologique.
Position des orthodoxes
Pour les économistes orthodoxes, la supériorité de l'économie néo-classique vient du fait qu'elle décrit et explique mieux le fonctionnement de l'économie que les approches hétérodoxes. Cette opinion s'appuie sur une position épistémologique internaliste, dont l'un des principaux représentants est Karl Popper. Trois hypothèses sont sous-jacentes à cette démarche.
- Les facteurs socio-économiques et culturels n'interviennent pas pour déterminer la validité des propositions issues de la science économique. L'économie est une science dure, et les implications idéologiques de cette science sont un problème à part. Elles ne doivent pas interfèrer avec elle, et d'une manière générale, la méthode scientifique, la réfutation et l'expérimentation permettent de se mettre à l'abri des biais idéologiques.
- Les théories économiques sont hiérarchisées. Certaines théories sont meilleures que d'autres, car elles décrivent mieux la réalité. (Ces deux premières hypothèses constituent la position internaliste.)
- Lorsqu'une théorie est reconnue comme valide par la majorité des économistes, c'est elle qui explique le mieux la réalité. En effet, comme les théories économiques les plus récentes et les plus reconnues ont été sélectionnées car elles ont subi les tests de réfutation avec le plus de succès, la science économique évolue vers un réalisme toujours croissant. Ce qui suppose bien entendu que la communauté des économistes applique le critère de réfutabilité et la méthode scientifique de manière adéquate. Dans cette optique, on fait « confiance » aux institutions et à la communauté des économistes.
Dès lors, il n'y a pas lieu de distinguer entre hétérodoxie et orthodoxie en économie. En effet, pour les économistes orthodoxes, la science économique est une science cumulative. Peu importe que les théories soient orthodoxes ou hétérodoxes, ce qu'on étudie et ce qui importe, c'est la validité des propositions scientifiques (ou vérité-correspondance), en dehors de toute considération idéologique.
En fait, lorsqu'une théorie est jugée de manière académique comme moins « mauvaise » qu'une autre, ceux qui s'attachent aux anciennes théories le font, selon les orthodoxes, pour des motifs non scientifiques. Les économistes orthodoxes suggèrent en effet qu'ils refusent d'adhérer à ces nouvelles théories parce qu'ils sont conservateurs, ou qu'ils refusent de se plier aux faits, qu'ils agissent par idéologie, qu'ils sont dans l'ignorance, etc. Ce type d'arguments a été regroupé par Albert O. Hirschman (1991) sous l'appellation de réthorique réactionnaire.
Par exemple, la théorie de la valeur économique a suivi une progression chronologique : à la théorie de la valeur-travail a succédé la théorie de l'utilité cardinale, puis celle de l'utilité ordinale. Chaque théorie a alors apporté des améliorations à la compréhension de la valeur, et a rendu les plus anciennes obsolètes. Par conséquent, ceux qui continuent à croire à la théorie de la valeur-travail sont dans l'erreur. Et ils le sont la plupart du temps pour des raisons idéologiques, tels les marxistes qui refusent d'admettre que la théorie de la valeur-travail est fausse, car cela ébranlerait leurs convictions.
Position des hétérodoxes
Les économistes hétérodoxes, ainsi qu'une partie des spécialistes en sciences sociales et en philosophie - toutes disciplines confondues - adoptent des positions plus critiques vis à vis de l'orthodoxie économique. Selon eux, non seulement la supériorité de l'orthodoxie économique n'est pas évidente, mais de plus, elle a une origine bien différente de celle qui est suggérée par les tenants de l'économie orthodoxe. Cette position est toutefois loin d'être homogène. On peut, en simplifiant, distinguer trois points de vue distincts au sein même de l'hétérodoxie économique.
Position relativiste
Dans une optique relativiste, les causes de la domination de l'orthodoxie sont à rechercher dans le fonctionnement de la communauté scientifique et dans les valeurs ou croyances qui animent les chercheurs. D'une part, les facilités de publication et d'accès aux postes au sein des paradigmes dominants, et le conformisme des économistes peuvent créer un « effet boule de neige » qui favorise les paradigmes déjà en place. D'autre part, les convictions des économistes sont avant tout un problème de valeurs. Certains économistes croient à la supériorité de l'orthodoxie - d'autres non - pour des motifs très variés. Ils adhèrent à un point de vue car ils ont de bonnes raisons d'y croire, ou de faire semblant d'y croire, et on ne peut guère aller au delà de cette observation. On ne peut que respecter leur opinion, et constater que certaines idées sont plus répandues que d'autres - probablement parce qu'elles sont plus attractives et mieux diffusées, ce qui expliquerait l'inégalité entre les courants.
Il n'y a donc pas de hiérarchie objective des théories économiques. L'économie néo-classique avance, en fonction de ses propres critères de validation scientifique, tout comme le font l'économie marxiste et le keynésianisme chacuns de leur côté. Il existe plusieurs traditions de pensée qui co-existent, et les raisons du succès d'une tradition sont très complexes, voire aléatoires. De plus, comme chaque tradition se positionne à des niveaux de réalité différents, il y a incompatibilité entre les paradigmes. Ainsi, la tradition holiste, défendue par John Maynard Keynes, est incompatible avec la tradition néo-classique, mais toutes deux ont leur part de vérité, dans la mesure où elles se conforment à leurs propres critères de validation scientifique. (voir Paul Feyerabend, 1998).
Si l'économie néo-classique est aujourd'hui dominante, c'est donc avant tout le résultat d'un effet de « mode ». Mais cela n'implique pas pour autant qu'elle soit un courant de pensée « meilleur » que les autres. À preuve, la période des années 60 a été marquée par un engouement certain pour le keynésianisme et la macro-économie. Puis la mode a changé au cours des années 80, faisant la part belle à la microéconomie. Mais il existe encore aujourd'hui des économistes qui continuent à croire dans les vertus théoriques et empiriques du keynésianisme. Simplement, ils sont quantitativement moins nombreux et occupent des postes institutionnels moins bien placés. Pour autant, cela n'implique pas que leur point de vue soit inférieur à celui des économistes orthodoxes.
Position externaliste
La domination de l'orthodoxie économique trouve son origine dans des problèmes de légitimisation du savoir qui s'insèrent dans un contexte politique et socio-économique et la frontière entre hétérodoxie et orthodoxie fluctue en fonction du contexte social, scientifique, économique et politique. Car en légitimant certains aspects et méthodes, ou certaines branches de l'économie, en leur conférant un statut d'orthodoxie, on favorise les politiques économiques qui s'en inspirent. Une telle position s'appuie implicitement sur deux hypothèses, qui forment toutes deux la base d'une position externaliste. La première n'implique pas nécessairement la seconde.
Tout d'abord, première hypothèse, une position orthodoxe n'est jamais assurée, et pour assoir sa domination, un courant de pensée doit légitimer sa supériorité. Dès lors, tout un ensemble d'outils de légitimation institutionnelle (prix, postes clefs, parutions d'articles, ouvrages de référence, manuels scolaires, etc.), ayant un caractère plus ou moins coercitif, vont être utilisés pour favoriser (ou défavoriser) l'orthodoxie en place (voir Pierre Bourdieu, 2001).
Par exemple, la domination de l'économie orthodoxe est accentuée par le fait que la plupart des attributions du Prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d'Alfred Nobel ont été faites à des économistes néo-classiques ou classico-keynésiens, réputés pour la technicité mathématique de leurs travaux, et bien souvent libéraux. Or, le Prix de la Banque de Suède est la récompense la plus prestigieuse en économie. On peut dire qu'il « donne le ton » à cette discipline (voir Hazel Henderson, 2005).
Ensuite, deuxième hypothèse, il existe un lien entre théorie économique et politique économique. Un sociologue constructiviste comme Pierre Bourdieu (1998) a ainsi soutenu l'idée selon laquelle la domination de l'orthodoxie économique, et les théories économiques, étaient déterminées par des facteurs politiques et idéologiques. Il a justifié sa thèse avec une panoplie de recherches théoriques et empiriques très pointues. Son raisonnement s'appuie sur les points suivants :
- L'orthodoxie économique a une fonction de légitimation des politiques économiques.
- Elle tend à reproduire les rapports de force qui animent une société, car elle sert à maintenir la domination d'une classe sociale sur une autre.
- Le discours de la science économique est déterminé par les conditions politiques et socio-culturelles qui règnent à un moment donné de l'histoire (la culture détermine la science économique qui est une science faite par des dominants pour des dominants).
- La supériorité d'une théorie économique est dictée par des facteurs externes (car la science économique est astreinte à un rôle politique, et reflète les rapports de force déséquilibrés au sein d'une société).
A l'appui de cette deuxième hypothèse, les historiens ont montré l'existence, depuis les physiocrates, d'un lien étroit (et réciproque) entre la pensée économique et les appareils politiques. L'économie fut parfois nommée la science du prince... Pensons aussi au lien étroit entre la science économique marxiste et les régimes communistes. Plus récemment, le courant alter-mondialiste suggère que la domination de l'économie néo-classique au cours des années 80 et des années 90 sur l'échiquier de la pensée économique a eu une influence sur les prises de décision politiques des différents gouvernements, ou des organisations internationales comme le FMI ou la Banque Mondiale. (voir par exemple Joseph E. Stiglitz, 2002). Mais la question reste de savoir si ce sont les changements de direction des politiques économiques qui affectent la science économique, ou l'inverse.
Un exemple classique du lien entre théorie économique et politique économique est le problème de la neutralité de la monnaie. Pour les économistes néo-classiques, l'accroissement de la masse monétaire n'a pas d'impact sur l'économie, hormis une inflation temporaire. Ils appuient cette idée sur la théorie quantitative de la monnaie. De plus, le déficit budgétaire est néfaste car il crée un effet d'éviction. Quant à l'effet multiplicateur, il est nul si les agents ont des anticipations rationnelles. Il faut donc le limiter (laissez-faire et politique de rigueur budgétaire). Or, ces théories ont débouché sur des politiques économiques concrètes en inspirant la BCE. Pourtant, les keynésiens affirment au contraire qu'une relance budgétaire ou monétaire a un impact positif sur la croissance économique (multiplicateur budgétaire et monétaire), et stabilise l'économie. Une politique désinflationniste favorise en outre les épargnants (leur capital conserve sa valeur) et défavorise les emprunteurs, ce qui rend plus difficile l'accession au capital, et accroît en conséquence les inégalités sociales. Au final, il s'agit donc bien d'un problème politique.
Position de l'anti-économie
Il existe deux types de points de vue.
- L'économie orthodoxe est « simpliste » et coupée des réalités. La théorie néo-classique est bien une théorie scientifique, mais elle est trop abstraite et beaucoup trop partielle. L'économie orthodoxe tronque la réalité, elle la décrit de manière trop frustre, voire de manière incorrecte. Certes, c'est ce simplisme qui fait son succès, mais une approche plus pragmatique et empirique serait préférable. Des approches fondées sur l'anthropologie économique, la psychologie ou la sociologie permettent ainsi de découvrir des pans entiers de la réalité économique que ce courant de pensée est incapable d'atteindre avec les méthodes qu'il emploie. (voir Pierre Bourdieu, 2000, Francis Dupuy, 2001 et Mario Bunge, 1986)
- L'économie orthodoxe est d'avantage une religion qu'une science. Elle se compose pour l'essentiel d'un ensemble de propositions dogmatiques, voire « absurdes », qui n'ont rien de scientifiques. Les hypothèses et les conclusions de l'orthodoxie néo-classique sont fausses, irréalistes et idéologiquement situées. De plus, il est impossible de découvrir des lois universelles en sciences sociales et la validation des théories se heurte à une réalité trop complexe. La mathématisation de l'économie, et le recours à l'économétrie, n'apportent donc pas d'éléments probants en faveur de l'économie néo-classique. Pire, sous une apparente scientificité, l'économie orthodoxe cache en fait de simples préjugés de sens commun. Ainsi, comme l'affirme Laurent Cordonnier (2000), les théories savantes de l'économie néo-classique, « une fois défroquées de leurs oripeaux savants, frôlent souvent l’abject, à un point dont on n’a généralement pas idée ». La croyance dans l'orthodoxie économique est donc avant tout un acte de foi. L'orthodoxie économique est une religion, ou dans le meilleur des cas, une pseudo-science. Par conséquent, la domination de l'orthodoxie trouve son origine dans l'aveuglement qui frappe une majorité de chercheurs, tout comme la religion a pu, en son temps, plonger dans l'obscurantisme des populations entières. Si les causes de cet aveuglement sont bien difficiles à trouver (leur étude relève de la sociologie des religions), nous en observons en tous les cas les funestes conséquences avec la marchandisation du monde contemporain et les dégâts qu'elle engendre. Une telle position est soutenue, avec plus ou moins de nuances, par des économistes, Bernard Maris (1999 et 2003), Serge Latouche (2005), par des épistémologues, Mario Bunge (1986), ou par des sociologues, Alain Caillé (2003). Elle fait écho à la position d'économistes libéraux comme Friedrich Hayek (1993) pour qui le marxisme est une religion, et non une science.
Remarquons que ces points de vue sont comptatibles avec une position internaliste et une démarche scientifique. En effet, l'économie orthodoxe est rejetée, non pas parce qu'elle n'autorise pas assez de largesses par rapport à une méthode scientifique rigoureuse (argument que tiendrait une pseudo-science), mais au contraire pour son manque de pertinence scientifique, et pour le manque de robustesse de ses hypothèses de départ. Les critiques proviennent donc souvent de disciplines dont la scientificité n'est pas mise en doute, comme par exemple l'anthropologie économique ou les sciences cognitives.
Conséquence de la domination de l'orthodoxie néo-classique
On peut en noter trois :
- Le recours parfois excessif aux mathématiques qui caractérise les théories orthodoxes tend à exclure les profanes, ou les économistes qui ne maîtrisent pas ces outils, du débat économique et politique. Ce qui est particulièrement gênant quand on a affaire à des problèmes qui impliquent tous les citoyens (sur ce sujet, voir par exemple : Paul Feyerabend, 1998).
- L'orthodoxie économique défend actuellement une vision « naturaliste » de l'économie (l'économie obéit à des lois naturelles), qui ne correspond pas nécessairement à la réalité et qui de plus, force les agents à la passivité, puisqu'ils doivent se plier aux « lois du marché ». L'action sociale et politique est donc réduite à son strict minimum. Et la privatisation, ou plus généralement le laissez-faire, sont préconisés avec plus ou moins de nuance.
- La hiérarchisation du champ économique engendre des conflits au sein de la communauté des économistes. Car depuis les années 80, l'approche orthodoxe a conquis une place quasi monopolistique dans l'enseignement. Ce qui a provoqué un mouvement de contestation en France, parti de l'ENS, au début des années 2000.
Quel avenir pour l'orthodoxie ?
Ce mouvement contre la domination de l'orthodoxie néo-classique tranche avec la période des années 60, années fastes du keynésianisme, durant lesquelles l'État-providence était tout puissant. L'orthodoxie penchait alors très nettement du côté des keynésiens. Ceci suggère que l'évolution de la pensée économique suit un cheminement plus ou moins imprévisible. Dès lors, si l'orthodoxie se déplace au gré des modes et des impératifs socio-politiques, il se pourrait que la micro-économie néoclassique, même si elle occupe aujourd'hui le haut du pavé, subisse un jour le même destin que la macro-économie keynésienne. Mais reste à savoir quelle hétérodoxie deviendrait alors la nouvelle orthodoxie, et si le contexte permettrait qu'une telle distinction soit toujours d'actualité.
Quelques hérésies fondatrices
Certaines hétérodoxies ont acquis une notorioté d'envergure en sciences économiques, on parle alors d'hérésie fondatrice. Nous en énumérons ici quelques unes.
- Le keynésianisme raisonne sur des agrégats économiques et sur les relations entre ces agrégats, sans nécessairement tenir compte du comportement des acteurs économiques. C'est une approche holiste. (Note : certains courants de pensée ont réinterprété le keynésianisme dans les termes de l'orthodoxie économique. Ex : synthèse classico-keynésienne avec le modèle IS/LM, néo-keynésiens ou école du déséquilibre avec Edmond Malinvaud, macroéconomie néo-classique avec Lucas...). Elle a vu par la suite émerger plusieurs écoles dites post-keynésiennes.
- Les théories marxistes ou marxiennes. Outre le marxisme économique de Karl Marx, il faut noter l'existence de l'école de la régulation, une hétérodoxie bien positionnée sur le plan institutionnel qui comprend des auteurs comme Robert Boyer et Michel Aglietta. Notons également l'existence de la théorie du capitalisme monopoliste d'Etat, des théories tiers-mondistes et des théories dites néo-marxistes.
- Le néo-ricardisme. Certains auteurs ont tenté de revenir aux travaux de David Ricardo, notamment Piero Sraffa.
- Les théories institutionnelles et historiques. Issues des travaux de l'école allemande comme ceux de Gustav Schmoller ou de l'école américaine (institutionnalisme américain) avec Thorstein Veblen et John Kenneth Galbraith, elles regroupent des auteurs qui insistent sur l'aspect insitutionnel et historicisé de l'économie.
- La théorie schumpéterienne. Développée par l'économiste Joseph Schumpeter, elle étudie l'innovation et la dynamique économique.
- L'économie solidaire, l'économie sociale et l'anthropologie économique. Ces mouvements regroupent des auteurs qui insistent sur l'aspect social, normatif, altruiste et anthropologique des rapports marchands et qui étudie l'économie des rapports non-marchands. Parmi les principaux représentants, on trouve Karl Polanyi, Marcel Mauss, Bronislaw Malinowski, Serge Latouche...
- La sociologie économique ou socioéconomie. Elle étudie l'influence des déterminants sociaux sur l'économie, et l'impact de l'économie sur la société. Certains sociologues ont d'autre part développés des approches originales sur l'économie comme par exemple : Georg Simmel, Max Weber et Gabriel Tarde.
- L'école autrichienne d'économie, une école libérale qui nie l'intérêt du formalisme mathématique en économie et qui s'oppose au marginalisme walrasien. Les principaux représentants sont Friedrich Von Hayek, Eugen von Böhm-Bawerk et Ludwig von Mises.
- Les approches systémiques et structuralistes en économie. En France, le chef de file du courant systémique était François Perroux.
- Enfin, signalons, l'existence d'un nombre croissant d'approches qui importent des méthodes expérimentales issues des sciences dures et tentent de les appliquer à l'économie : finance comportementale, neuroéconomie, économie expérimentale (issue de l'économie orthodoxe, mais qui en dévie de plus en plus), psychologie économique, etc.
Voir aussi
Ressources bibliographiques
- Pierre Bourdieu, Science de la science et réflexivité, Les Éditions Raisons d'agir, 2001.
- Pierre Bourdieu, Les Structures sociales de l'économie, Le Seuil, 2000.
- Pierre Bourdieu, L’essence du néolibéralisme, Le Monde Diplomatique, mars 1998.
- Mario Bunge, Considérations d'un philosophe sur l'économique du néo-conservatisme (néo-libéralisme), Les classiques des sciences sociales, 1986.
- Alain Caillé, Critique de la raison utilitaire, La Découverte, 2003.
- Laurent Cordonnier, Pas de pitié pour les gueux - Sur les théories économiques du chômage, Les Éditions Raisons d'agir, 2000.
- Francis Dupuy, Anthropologie économique, Armand Colin, 2001 - ISBN : 2200251955
- Paul Feyerabend, Adieu la raison, Collection Points Sciences, Le Seuil, 1998.
- Friedrich A. Hayek, La présomption fatale - Les erreurs du socialisme, PUF, 1993.
- Hazel Henderson, Prix Nobel D’économie - L’imposture, Le Monde Diplomatique, Février 2005
- Albert O. Hirschman, Deux siècles de rhétorique réactionnaire, Fayard, 1991.
- Alain Gélédan, Qu'est-ce que l'hétérodoxie ?, dans Histoire des pensées économiques - Les contemporains, Editions Sirey, p 450, 1988.
- Serge Latouche, L'invention de l'économie, Albin Michel, 2005.
- Bernard Maris, Anti-manuel d'économie, Bréal, 2003.
- Bernard Maris, Lettre ouverte aux gourous de l'économie qui nous prennent pour des imbéciles, Albin Michel, 1999.
- Joseph E. Stiglitz, La grande désillusion, Fayard, 2002.
Liens externes
- Naufrage de l’orthodoxie économique Un article du monde diplomatique.
- L'Euro, verrou de l'orthodoxie Un article analysant le lien entre l'orthodoxie et la politique monétaire européenne.
- Capitalisme et économie néo-classique sur joe-linux.org
- Recueil d'articles de Pierre Bourdieu dans le Monde Diplomatique
- Jamie Morgan, Le monde à l'envers de l'économie néo-libérale. On y trouve la phrase sur Galbraith.
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