Marxisme économique
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Le marxisme économique regroupe les travaux de Karl Marx sur l'économie politique et les théories qui en ont été tirées.
À proprement parler, le terme est ambigü, car au sein du marxisme économique, il faut distinguer les marxiens qui se revendiquent directement de la pensée de Marx, les marxistes qui appuient leurs réflexions sur la doctrine marxiste, et enfin les écrits économiques de Marx qui ont donné lieu à différentes interprétations. Pour désigner le marxisme économique, on parle alors suivant les cas, d'économie marxienne, d'économie marxiste, d'économie politique marxiste, de la science économique marxiste, de la théorie économique de Marx, des écrits économiques de Marx, de l'économie politique de Marx, etc.
Sommaire |
Présentation des écrits économiques de Marx
Matérialisme dialectique
Marx appuie sa théorie économique sur le matérialisme dialectique issu de l'hégelianisme.
Méthode dialectique
La méthode dialectique repose sur quatre grandes idées :
- La nature n'est pas une accumulation de phénomènes détachés les uns des autres, isolés et indépendants, mais un tout uni, cohérent, où les objets, les phénomènes sont liés organiquement entre eux, dépendent les uns des autres et se conditionnent réciproquement.
- La nature n'est pas un état de repos et d’immobilité, d’immuabilité, mais un état de mouvement et de changement perpétuels, de renouvellement et de développement incessants, où toujours quelque chose naît et se développe, quelque chose se désagrège et disparaît.
- Le processus du développement doit être compris comme un mouvement progressif, comme passage de l’état qualitatif ancien à un nouvel état qualitatif, comme un développement qui va du simple au complexe, de l’inférieur au supérieur.
- Le processus de développement ne s’effectue pas sur le plan d’une évolution harmonieuse des phénomènes, mais sur la mise à jour des contradictions inhérentes aux objets, aux phénomènes, sur le plan d’une « lutte » des tendances contraires qui agissent sur la base de ces contradictions.
Matérialisme scientifique
Ensuite le matérialisme dialectique s'appuie sur le matérialisme scientifique, qui s'oppose à l'idéalisme.
- Le monde, de par sa nature, est matériel, que les multiples phénomènes de l’univers sont les différents aspects de la matière en mouvement.
- La matière, la nature, l’être est une réalité objective existant en dehors et indépendamment de la conscience. La matière est une donnée première, car elle est la source des sensations, des représentations, de la conscience, tandis que la conscience est une donnée seconde, dérivée, car elle est le reflet de la matière, le reflet de l’être.
- Le monde et ses lois sont parfaitement connaissables, notre connaissance des lois de la nature, vérifiées par l’expérience, par la pratique, est une connaissance valable, elle a la signification d’une vérité objective ; il n’y a pas dans la réalité des choses inconnaissables, mais uniquement des choses encore inconnues, lesquelles seront découvertes et connues par les moyens de la science et de la pratique.
Matérialisme historique
Le matérialisme historique étend les principes du matérialisme dialectique à l’étude de la vie sociale ; il applique ces principes aux phénomènes de la vie sociale, à l’étude de la société, à l’étude de l’histoire de la société. Les principaux points sont les suivants.
Les hommes font leur propre histoire, mais sur la base de conditions données, héritées du passé. Parmi celles-ci, les conditions de la reproduction matérielle de la société sont déterminantes.
D'autre part, l'histoire humaine ne suit pas comme dans le positivisme comtien un déroulement linéaire vers le progrès. S'inspirant de Hegel, Marx considère que le devenir de toute réalité se comprend dans la triade suivante : l'affirmation (la thèse), la négation (l'antithèse), et la négation de la négation (la synthèse). Toutefois, si pour Hegel, cette évolution se déduit de la nature de l'Esprit, pour Marx, elle doit s'inscrire dans le matérialisme scientifique. Aussi est-il amené à penser que les conditions économiques et matérielles déterminent l'anatomie d'une société. Et ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine la réalité, mais c'est la réalité sociale qui détermine leur conscience.
Nous retrouvons donc l'idée d'Auguste Comte selon laquelle l'Esprit est déterminé par des conditions historiques et sociales. Mais, là où Marx se démarque de Comte, c'est qu'il essaie de faire reposer cette idée sur une base scientifique et matérielle. Il rattache en effet la conscience à un mode de production, ensemble composé d'une infrastructure (nature des forces productives comme les outils et le travail, et rapports techniques et sociaux de travail) et de la superstucture (religion, Droit, morale, idéologies, science, ...)
Pour Marx, l'évolution de la pensée et de la société humaine, suit donc une course dialectique. Plusieurs modes de productions (féodalisme, esclavagisme, capitalisme, ...) se succèdent. Chaque mode se heurtant à un moment donné aux contradictions entre les institutions et les forces productives, qui trouvent leur résolution dans le mode qui leur succède.
À terme, ces contradictions doivent se réconcilier dans une synthèse : le communisme.
Racines du marxisme économique
Marx effectue une synthèse entre quatre grands courants économiques.
- La pensée socialiste française. À la manière de Comte, Marx pense qu'il faut découvrir des lois socio-économiques historiques. De même, comme Saint-Simon qui considérait qu'il existe un clivage entre la classe des producteurs et la classe des oisifs (bourgeois, militaires, juristes, ...) au fondement historique de tous les antagonismes de classe (antinomie qu'il voulait résoudre en soumettant la société à l'intérêt des producteurs, ce qui n'exclurait pas la « dictature du prolétariat »), Marx scinde la société en deux classes : la bourgeoisie et le prolétariat. Bien sûr, il y a de nombreuses nuances entre la philosophie marxiste et la philosophie sociale de Saint-Simon. Mais dans tous les cas, le communisme vers lequel doit tendre la société est pour une grande part inspiré des penseur utopistes français. Marx pense que la société doit se diriger vers l'abolition de la propriété privée et l'appropriation des moyens de production par les travailleurs.
- L'économie politique Classique, avec la théorie économique de la valeur-travail de David Ricardo.
- La théorie du circuit qu'il emprunte aux physiocrates.
- La théorie de la plus-value et de l'exploitation qu'il emprunte à Pierre Joseph Proudhon.
Principe de l'exploitation
Étudiant le mode de production capitaliste, Marx considère qu'il révèle une opposition entre deux classes sociales (bien qu'il puisse y avoir des classes intermédiaires entre les deux extrémités) : la classe bourgeoise qui détient le capital, et la classe prolétarienne, qui ne dispose que de son travail. S'inspirant de l'idée d'exploitation des travailleurs lancée par Proudhon, ainsi que de la pensée ricardienne qui ramène la valeur économique à la valeur-travail, Marx pense que le capitaliste exploite le travailleur en lui subtilisant une plus-value.
Il tire de ces prémisses une théorie ayant une valeur prédictive, qui considère que les tendances internes du système capitaliste recèlent des contradictions indépassables qui vont déclencher systématiquement et de manière récurrente, des crises économiques.
Le mécanisme économique qu'il décrit est le suivant.
Circuit économique
Marx emprunte certains éléments de réflexion à Ricardo. Il distingue tout d'abord, les biens reproductibles (qui sont produits) et les biens non reproductibles (dont la valeur ne dépend que de la rareté). Ensuite, Marx utilise la distinction entre valeur d'usage d'un bien (subjective et variable d'un agent à un autre) et valeur d'échange (acceptable par tous les agents). Enfin, Marx suppose que la valeur d'échange d'un bien est une donnée objective, fixée par la quantité de travail incorporée dans ce bien.
Ce qui intéresse Marx, c'est de comprendre la logique qui amène la circulation des biens reproductibles. Car si le circuit qui permet l'échange des marchandises existantes par la métamorphose du capital suivant : M-A-M (marchandises, argent, marchandises) est assez simple à comprendre dans la mesure où c'est une extension du troc, en revanche, le processus de production des biens reproductibles pose certaines difficultés théoriques. En effet, le circuit A-M-A' aboutit à une création de valeurs A' > A. Comment l'expliquer ?
Exploitation du travailleur et principe de la plus-value
Marx considère que les capitaux engagés A se décomposent en deux parts : le capital constant c (les machines) et le capital variable v (les salaires). La valeur de A est donc A = c + v.
Il suppose de plus que le capital constant ne fournit aucun surplus au capitaliste, ce n'est que le capital variable qui est source de valeur, et cette valeur est proportionnée au temps de travail social nécessaire à la production de la marchandise. Celui-ci comprend le travail indirect et le travail direct.
L'exploitation des capitalistes s'exprime alors dans le fait que la force de travail utilisée n'est pas payée par le capitaliste au prorata de sa valeur. Le travailleur est payé, dans la logique de l'économie classique, au minimum vital qui permet sa subsistance. Sous la pression d'un chômage permanent, les salaires seront toujours ramenés à long terme vers le salaire minimum. Le capitaliste récupère donc une différence : la plus-value, notée pl. On a donc : A' = c + v + pl. On peut dès lors définir :
- le taux de plus value : pl/v qui exprime le niveau d'exploitation du travailleur.
- le taux de profit : pl/(c+v), qui mesure le gain du capitaliste sur le capital engagé.
La valeur produite se répartit alors dans
- Les salaires qui tendent vers le minimum vital
- Les profits, donnés par la somme des plus-values, différence entre le travail total mis en œuvre et le travail nécessaire.
- Les intérêts et les rentes. Ils sont considérés par Marx comme une répartition de second degré prélevés sur les profits. Ils dépendent de facteurs monétaires ou financiers.
Comment accroître la plus-value ? Trois possibilités s'offrent aux capitalistes :
- Augmenter la durée du travail (c'est la plus-value absolue).
- Diminuer le temps de travail pour produire l'équivalent du minimum de subsistance (c'est la plus-value relative), en pesant par exemple sur la production agricole, en améliorant le progrès technique ou en important de l'étranger - ce qui expliquerait l'impérialisme.
- Produire la même quantité de produits pour un même temps de travail en découvrant une innovation technologique (c'est la plus-value différentielle). Seulement, lorsque cette innovation est généralisée, du fait de la concurrence, la plus-value relative disparaît, le prix de vente rejoint le prix de production.
Baisse tendancielle du taux de profit
Marx explique donc la répartition du capital et l'exploitation des travailleurs, mais il lui reste à expliquer la contradiction fondamentale du capitalisme qui conduit à l'apparition récurrente de crises.
Il l'explique par le concept de baisse tendancielle du taux de profit. Marx suppose que les capitalistes sont tentés d'accroître leurs capacités de production par des innovations technologiques pour obtenir un avantage temporaire sur leurs concurrents. Il s'en suit qu'ils substituent des machines à la main d'œuvre, autrement dit ils substituent du capital constant c à du capital variable v, ce qui a pour conséquence d'augmenter l'intensité capitalistique de la composition organique du capital (proportion de c et v dans le capital). Comme la plus-value est donnée par l'utilisation de travail direct, et que le taux de profit est pl / (c + v), il vient une baisse tendancielle du taux de profit qui provoque des crises.
Certes les capitalistes tendent de la compenser en accroissant leur débouchés (impérialisme), ou en augmentant le taux de plus-value, et on pourrait envisager un état stationnaire, mais le problème est que la substitution du travail par le capital génère de plus en plus de chômage, une armée de réserve de travailleurs, ce qui conduit inéxorablement la société vers des conflits sociaux.
À terme donc, le capitalisme croule sous le poids de ces contradictions, c'est l'état de crise permanent, qui ne peut être évitée que temporairement par l'expansion économique à des marchés vierges, ou par l'emballement de la croissance technologique.
Le marxisme économique après Marx
Le marxisme économique a eu une grande influence sur la pensée économique du 19ème et du 20ème siècle. Celle-ci s'est faite de différentes manières.
Courants en prolongation directe de l'économie politique de Marx
On distingue généralement les marxiens des marxistes (on introduit aussi parfois le terme de marxologue pour désigner les chercheurs qui étudient l'œuvre de Marx). La délimitation est cependant assez floue.
- Ecoles marxiennes. On englobe dans l'expression écoles marxiennes des théories directement inspirées des travaux de Marx, mais qui s'en démarquent de différentes manières. Les auteurs marxiens reviennent aux travaux économiques de Marx tout en laissant le plus souvent de côté l'aspect idéologique ou métaphysique des écrits de Marx. L'école de la régulation s'inscrit dans cette lignée.
- Écoles marxistes. Généralement, le marxisme renvoie à une doctrine et un ensemble de propositions fondamentales qui ont été tirés de l'exégèse des travaux de Marx. Marx a souvent affirmé être en désaccord avec les marxistes, les économistes se revendiquant comme les plus proches de la pensée de Marx seraient alors les marxiens. On pourrait inclure dans le courant marxiste les travaux de Rosa Luxembourg, de Lenine, de Karl Kautsky, de Louis Althusser, et de nombreux autres penseurs. Ces travaux sont fortement teintés de l'idéologie communiste qui n'est pourtant qu'une partie de l'œuvre de Marx. Il faut noter toutefois que différents courants de pensée semblent aujourd'hui développer des approches qui s'appuient un marxisme économique rénové. C'est le cas notamment de certains courants de pensée proches de l'alter-mondialisme. On peut penser par exemple à l'apport récent de Michael Hardt et Antonio Negri.
Courants qui s'inspirent du marxisme économique
Le marxisme économique a inspiré les travaux de nombreux économistes. Les concepts introduits par Marx se sont retrouvés dans des travaux aux origines très diverses. Il est donc devenu presque impossible de décrire exhaustivement l'influence de son œuvre. Voici quelques exemples de théories qui s'en sont inspirées.
- École historique allemande. L'économie politique de Marx a fortement influencé l'école historique allemande. Les travaux de Joseph Schumpeter traduisent ainsi un intérêt marqué pour les écrits de Marx.
- Ecole du circuit. L'école du circuit est un courant en partie d'inspiration marxiste qui insiste essentiellement sur les travaux de Marx qui sont relatifs à sa conception du circuit économique. Un des principaux représentants de ce courant est l'économiste Frédéric Poulon.
- Post-marxisme
- Etc.
Synthèses entre le marxisme et d'autres courants
- Le marxisme a donné lieu à des synthèses avec les travaux des keynésiens. Par exemple, Michal Kalecki introduira des concepts marxistes dans ses théories.
- Dans les pays anglo-saxons se profile un courant marxiste assez particulier, le marxisme analytique. Les marxistes analytiques réinterprètent les propositions fondamentales de Marx en les éclairant à la lumière des théories individualistes (rationalité, intérêt ...), de la micro-économie et de la philosophie analytique. Jon Elster est considéré comme l'un des auteurs les plus en vue de ce courant.
Critiques du marxisme économique
- Critiques par les marxistes. Il faut noter que la séparation du marxisme en différentes branches : marxisme économique, politique et sociologique n'est pas considérée comme pertinente par tous les marxistes. Un auteur comme Karl Korsch la contestera par exemple vigoureusement.
- Critiques externes. Le marxisme économique a été beaucoup critiqué par des économistes libéraux ou conservateurs de différentes obédiences. Les critiques ont porté sur différents points :
- la théorie de la valeur travail serait dépassée,
- la notion de lutte des classes ne serait plus réellement d'actualité ou pertinente, notamment selon Raymond Aron.
- les prévisions de Marx ne se sont pas réalisées : il n'y a pas eu de baisse tendancielle du taux de profit et par conséquent le capitalisme n'a pas disparu,
- Marx confère une intentionnalité trop importante à la classe bourgeoise (celle-ci semble moins homogène et soudée que ce que Marx prétend),
- sa théorie ne serait pas réfutable (cette critique sera essentiellement l'œuvre de Karl Popper, etc.
Ressources
Ressources bibliographiques
- Pierre Delfaud, Les théories économiques, p 23-32, Paris, PUF, collection Que sais-je, 1997.
- Frédéric Poulon, Macroéconomie approfondie - Equilibre, déséquilibre, circuit, 1982.
- Antonio Negri et Michael Hardt, Empire, Exils, 2000.
Liens internes
Liens externes
- Le site du Passant Ordinaire
- Le site du Monde Diplomatique
- Introduction à la théorie économique de Marx
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