Martin Heidegger
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Martin Heidegger est un philosophe allemand né à Messkirch le 26 septembre 1889 et mort le 26 mai 1976 à Fribourg-en-Brisgau.
Il a été influencé par Hölderlin, Kierkegaard, Nietzsche et Husserl.
Il eut notamment pour élèves Hannah Arendt, Emmanuel Lévinas, Herbert Marcuse et Hans-Georg Gadamer. Il fut un penseur de référence pour une pléiade d'auteurs tels Jean-Paul Sartre, Maurice Merleau-Ponty, Alexandre Kojève, Jacques Derrida ou Paul Ricœur. Enfin, il s'est publié sur son œuvre plus d'ouvrages et de thèses que sur l'ensemble de l'histoire de la philosophie.
Biographie
Né le 26 septembre 1889 à Messkirch (Allemagne), dans un milieu très catholique, Heidegger fit des études de théologie et de philosophie, avant d'abandonner la foi. Il dira ensuite que celle-ci est radicalement incompatible avec la philosophie. La théologie aussi par conséquent. Il devient en 1915 l'assistant de Husserl dont il partage la philosophie, soit la phénoménologie. Il va ensuite largement transformer celle-ci et se détacher de son maître, avec son livre majeur qui d'emblée est considéré comme un apport considérable à la philosophie, Sein und Zeit. Il publie en 1927 ce livre décisif (un des plus remarquables de l'histoire de la philosophie, diront certains de ses lecteurs, en particulier Levinas). Sein und Zeit (Être et Temps), livre immédiatement remarqué pour son importance et par lequel Heidegger acquiert reconnaissance et même célébrité, est suivi de Kant et le problème de la métaphysique, en 1929.
Il meurt le 26 mai 1976, dans son village natal.
Biographie philosophique
Un grand professeur
Heidegger fut un professeur remarquable, d'emblée considéré comme tel, dès 1919, avant même d'avoir écrit. Ses cours tranchaient tellement avec la platitude universitaire sécrétant l'ennui de la répétition de déjà connu, qu'il attira les étudiants en nombre. Avec lui la pensée redevenait vivante et la philosophie affaire de pensée, non d'érudition académique. Heidegger ouvrait un dialogue avec les philosophes, faisant acte de pensée, quand l'enseignement se bornait à parler sur la philosophie.
Tel est du moins le témoignage qu'en donne Hannah Arendt (voir « Martin Heidegger a 80 ans » in Vies politiques, Gallimard), où elle nomme Heidegger « le roi secret de la pensée » et à qui elle attribue d'avoir complètement renouvelé la lecture des philosophes et donné à la philosophie la chance d'une véritable renaissance. Ses cours, où l'on se pressait (il fallait venir deux heures à l'avance pour être sûr d'avoir une place), furent suivis par ce que l'Allemagne comptait de plus brillant parmi les étudiants en philosophie de l'époque, et ainsi pendant longtemps. Il eut pour élèves tous ceux parmi les étudiants en philosophie, Allemands ou non, qui allaient devenir ensuite des philosophes dotés d'une œuvre. En somme il forma une génération entière de philosophes, et parmi eux un grand nombre de Juifs : Hannah Arendt, Gadamer, Levinas, Hans Jonas ou Marcuse, pour ne citer que quelques-uns.
Heidegger renouvelle la lecture de l'histoire de la philosophie
Heidegger fut un lecteur des philosophes absolument remarquable, doublé d'un professeur hors-pair, aux dires des témoins, ses élèves, dont la pensée ouvrait de nouveaux chemins, comme l'indique le titre du recueil de textes allant de 1936 à 1946, Chemins qui ne mènent nulle part.
Il donne du temps une nouvelle compréhension, le faisant accéder à l'être, proposant de plus de comprendre l'être à partir du temps et non l'inverse, renversant ainsi toute la tradition philosophique depuis les origines grecques.
Il propose aussi de comprendre l'essence de l'homme en partant de la vérité de l'être - et non pas de la vérité de l'étant. Radicale nouveauté qui paraît rompre avec la tradition depuis les origines grecques de la philosophie, ce qui, ajouté à sa langue sui generis, ésotérique et obscure, produisait un effet de dépaysement et d'étrangeté sur ses auditeurs qu'il fascinait, puis ses lecteurs, le situa d'emblée comme un penseur « à part », inventant une nouvelle manière d'écrire l'histoire de la philosophie par delà la compréhension classique.
Il entreprit ainsi de relire tous les philosophes, ou presque, et de reprendre à nouveau frais l'histoire de la philosophie, à la lumière de l'ontologie fondamentale dessinée dans Être et Temps qui jette un nouvel éclairage critique sur la métaphysique, qu'il ne cesse de penser jusque dans ses conséquences ultimes, contribuant ainsi à son écroulement, -ce qu'il affirme du moins. A savoir que la fin de la métaphysique est accomplie et doit être désormais entérinée. L'histoire de la philosophie, d'après la nouvelle compréhension qu'il suggère, se trouve caractérisée par l'oubli de l'Être par le fait de privilégier la connaissance de l'étant en adoptant le point de vue de l'étant. Ainsi plongée dans l'oubli de sa provenance (soit la parole de l'être qui se laisse encore entendre chez les présocratiques) et livrée à l'étude de l'étant, elle se trouve exposée à céder devant la science sinon à s'y réduire - la science dont le trait qui la caractérise est qu'elle « ne pense pas ».
Heidegger ne cessera de creuser les questions qu'il pose à toute la philosophie, depuis les Grecs et les pré-socratiques, sous l'égide de la question de l'Être, et à partir d'une nouvelle compréhension de la vérité (non plus romaine : entendue comme adequatio - entre réel et esprit (ou, en termes modernes, sujet et objet) - mais grecque : la vérité, aletheia, soit le non-voilé, insistant sur l'idée de vérité comme dévoilement de l'être, qui se tient en retrait, ressource infinie de possibles).
L'œuvre
Son œuvre, considérable, qui comportera plus de cent volumes quand l'édition en sera achevée, est en grande partie constituée de ses Cours qui reprennent de manière tout à fait innovante la compréhension de toute l'histoire de la philosophie. Le professeur Heidegger marqua profondément ceux qui suivirent ses cours, où se manifestait un talent de lecteur des textes d'une précision hors du commun. Dans chaque philosophie, il débusque l'impensé singulier qui est le sien, dû à l'oubli de l'être, d'où provient son aveuglement à l'histoire qu'elle contribue pourtant à façonner, promouvant ainsi toujours davantage une métaphysique de la volonté dont l'impasse culmine dans la « volonté de volonté » caractéristique du nihilisme accompli.
Le passage de l'histoire
Le passage du nazisme donne lieu à des événements qui sont présentés ci-dessous, à part.
Lorsque la situation se dégrade en Allemagne, c'est-à-dire lorsque celle-ci est en train de perdre la guerre, en 1944, Heidegger est réquisitionné pour des travaux manuels, précisément pour construire des fortifications sur le Rhin, car il est alors considéré comme n'étant d'aucun intérêt comme professeur. Entre parenthèses, on voit là l'importance accordée par les nazis à ce philosophe dont la réputation est si considérable et qui aurait été supposé proche du régime, pourtant.
En 1945, les autorités françaises d'occupation examinent son cas. Jaspers, son ancien ami, anti-nazi notoire, demande instamment qu'il soit réintégré à l'Université, dont il serait impensable, dit-il, qu'elle puisse se passer de la contribution d'un si grand esprit. Pour ne pas se prononcer, les autorités d'occupation reconduisent purement et simplement la sanction prise par les autorités nazies, qui l'avaient écarté de l'Université. Telles furent les circonstances dans lesquelles il fut interdit d'enseignement jusqu'en 1951.
Un destin français
Dès le début des années 50 Heidegger est en France la figure philosophique la plus importante, via Sartre le premier, et de nombreux autres ensuite, à commencer par Jean Beaufret qui organisa la traduction de ses textes. La réception de Heidegger en France est en soi une histoire singulière, écrite par Dominique Janicaud (Heidegger en France, Albin Michel, 2001).
En 1955 il est invité en France par Paul Ricoeur, Maurice de Gandillac et Jean Beaufret pour présenter une conférence à Cerisy. Il rencontre Jacques Lacan chez qui il séjourne. Il fut ensuite régulièrement invité par René Char en Provence, pour tenir des Séminaires transcrits dans Questions IV.
Il publie en 1951 Qu'appelle-t-on penser ? et en 1953 La question de la technique. Il enseignera jusqu'en 1973.
Son influence à travers le monde, ne permet pas de citer tous les noms de ceux, parmi les plus grands, qui eurent à s'inspirer de sa pensée, y compris de manière critique, ou dans une reprise qui transpose et détourne sa pensée tout en la questionnant dans ses oublis, ou ses limites, telle l'œuvre de Derrida qui doit être citée principalement, comme déconstruction de Heidegger lui-même. En France le nom de Sartre doit être d'abord cité. L'Être et le Néant s'inscrit explicitement dans la ligne de Heidegger, que Sartre introduit en France, important ce courant philosophique connu sous le terme d'existentialisme, et qui, dans la suite de Kierkegaard, va profondément marquer la vie intellectuelle de l'après-guerre. Le nom de Heidegger, avec ceux des penseurs de l'existence, doit également être associé à celui de Merleau-Ponty qui s'inscrira dans son héritage. Lacan, Foucault, Althusser, en Italie Agamben, Massimo Cacciari, tant d'autres suivront, jusqu'aux Etats-Unis, où ils sont trop nombreux pour pouvoir être cités.
Heidegger et la période du nazisme
Il faut aborder la question de son rapport au nazisme qui est souvent mal traitée - ou de manière très polémique.
En effet, en 1933 Heidegger rallie le parti nazi (NSDAP) pour lequel il vote dès 1932. Allemagne s'apprête à plébisciter ce parti l'année suivante - en 1933, beaucoup d'Allemands voteront en ce sens. Et jusqu'à la fin des années 30, c'est-à-dire aussi longtemps que le nazisme n'est pas synonyme de guerre, comme le rappellent tous les historiens, une très large majorité d'Allemands considère la politique de Hitler comme une réussite. Car, sur le plan du chômage ou du redressement politique de l'Allemagne, tous ses succès sont obtenus sans dommages sérieux, pour cette majorité du moins.
La révolution conservatrice
En 1933, Heidegger rallie donc le parti nazi (NSDAP) pour prendre la charge de Recteur de l'Université de Fribourg, à la quelle on l'appelle. La première chose à faire est de lire les textes d'avant 1933 pour essayer de le situer politiquement, avant son engagement calamiteux qui n'est guère à son honneur ; c'est peu de le dire.
Il apparaît alors que son vocabulaire et plusieurs thèmes qui s'y trouvent, en particulier celui de la terre, de l'enracinement dans le sol natal, du national, ainsi qu'une certaine poésie du terroir, faisant de la paysannerie et du paysan un modèle, doublés d'un discours pessimiste qui se laisse facilement comprendre en termes de déclin de la civilisation et de déclin de l'Occident, le rattachent à la pensée la plus conservatrice et au mouvement de la « révolution conservatrice » qui contribuera à préparer la place au nazisme (celui-ci national, socialiste - entendre populiste - et raciste, pour en donner les traits principaux) sans lui être assimilable toutefois, en particulier pour la dimension raciste qui ne s'y trouve pas. La distinction importe.
Pendant l'hiver 1932-1933, Heidegger se trouve en congé d'enseignement, retiré à la campagne où il étudie les présocratiques. En avril 1933 le nouveau Recteur, Van Möllendorf, un social-démocrate, est relevé de ses fonctions. À la demande de ses collègues qui craignent la nomination d'un fonctionnaire nazi, Heidegger accepte d'assumer la charge de Recteur, pour éviter le pire, soit une prise en main de l'Université par les nazis.
Le Rectorat et l'illusion sur la nature du nazisme
Il s'inscrit au parti nazi, geste relevant d'une nécessité non contournable dans le contexte, face à ce type de pouvoir qui veut révolutionner la société et pour cela tend à être omnipotent dans sa visée de contrôler tous les secteurs de la société - avant de progressivement fonctionner à la terreur et à l'intimidation. Nous n'en sommes pas encore là, mais les nazis n'auraient pas accepté un Recteur jugé non fiable. Pour obtenir l'aval des autorités politiques qui prétendent mettre au pas à la société selon les critères nazis, ce signe d'allégeance au parti représente, dans ces conditions, une formalité obligée. Le contexte doit être rappelé pour comprendre quelque chose à cette histoire. Cependant la prise en charge de ses fonctions s'explique par le projet heideggerien de rénover l'Université allemande, supposée être le levier de la rénovation du pays et par delà la civilistion européenne déclinante, en réorganisant le domaine du savoir et de la science.
Heidegger croit qu'une défense radicale de la science, telle qu'il l'entend et la redéfinit, est susceptible d'être le fer de lance de cet effort pour sauver l'Allemagne. Il se représente l'Université et le cercle du savoir, comme l'avant-garde de la révolution, porteuse d'un redressement de la civilisation, grâce à une juste compréhension de la science. Les Grecs ont conçu et montré que la théorie est la plus haute réalisation de la pratique authentique. La grandeur de ce commencement grec est à retrouver, en reconstruisant un monde spirituel pour chaque peuple.
En effet Heidegger s'imagine pouvoir spiritualiser cette révolution qui commence - lui insufler l'esprit qui lui manque - et la réorienter, en faire une œuvre de l'esprit. On voit là l'utopie largement inappropriée, du point de vue nazi, que poursuit Heidegger. Il participe à cette révolution parce qu'il se la représente alors comme une possible issue à la crise, c'est-à-dire comme une troisième voie entre le soviétisme et l'américanisme. Ni communisme, ni capitalisme, voilà ce qu'il imagine être possible pour l'Europe à venir entraînée par l'Allemagne, elle-même avant-garde de l'Europe, et supposée devoir vaincre le communisme et trouver une alternative au capitalisme pragmatique et technique à l'américaine, correspondant au pragmatisme oublieux de l'être. Ce qui se lit dans son Discours du Rectorat prononcé en 1933 qui se double d'un « appel aux étudiants » qui les enjoint à la mobilisation en participant au service du travail et au service du savoir, conjugués au service militaire ; soit une mobilisation au service de la nation qui sera œuvre de l'esprit, de son avant-garde intellectuelle. Comme une révolution culturelle en somme - parfaitement comparable à l'appel de Mao à la jeunese. Pour Heidegger, l'Université doit donner la ligne directrice de cette renaissance spirituelle. Mais derrière la mobilisation de la jeunesse étudiante, Heidegger ne voit pas le danger de cette mobilisation du peuple au service de la nation que veulent organiser bientôt les nazis, ni sa nature, par delà toute distinction de classes (ce qui est, on le sait, le propre du fascisme historique) et dans le cadre d'une militarisation à outrance.
Il ne partage pas, toutefois, l'essentiel de l'idéologie nazie : ni l'antisémitisme racial du nazisme, non plus que son biologisme, ni sa mystique scientiste, ni son idéologie simpliste et techniciste, qu'il juge grossière, et qu'il imagine précisément pour cela, pouvoir transformer philosophiquement, ni son bellicisme conquérant qu'il ne voit pas. Il regarde ailleurs, vers la Grèce ancienne. Il ne voit pas ce qu'il a sous les yeux. Heidegger s'est trompé par orgueil, surestimant jusqu'à la caricature l'intérêt de la philosophie (de sa philosophie) pour le mouvement politique qui s'empare de l'Allemagne et qui n'a rien de philosophique ni rien qui permette une renaissance de la vie de l'esprit et de la civilisation. Il ne voit pas le danger que d'autres déjà dénonçaient, mais une fois encore, les communistes et les Juifs sont seuls, ennemis, persécutés.
Le désaveu des nazis à sa philosophie
Du reste, à peine quelques mois après avoir pris ses fonctions, il découvrit le mépris dans lequel le tenaient les nazis qui le ridiculisèrent lors de réunions qu'il avait organisées selon sa conception de la rénovation du travail intellectuel. Cependant il ne démissionne pas aussitôt, croyant encore un peu à l'utilité de sa mission.
En effet, d'une part, il défendit et aida ses propres étudiants juifs qui lui demandèrent de l'aide pour quitter l'Allemagne. Nous avons sur ce point les témoignages de Jaspers.
D'autre part, il interdit l'autodafé des livres jugés subversifs dans sa propre Université, de même que l'affichage contre les juifs, réclamés par les autorités. Sommé par les dites autorités de révoquer les doyens hostiles au régime, il refuse et décide alors de démissionner en février 1934. Il n'écrit plus. Il se consacre désormais à l'enseignement. Ses cours sont surveillés, ses œuvres retirées du commerce. Il est empêché de se rendre à l'étranger pour des colloques et en particulier à Paris pour le tricentenaire de Descartes.
Il est à noter cette chose qui peut paraître étrange : la mauvaise image qu'il avait auprès des nazis, parce qu'ils ne le comprenaient pas et même le croyaient imprégné de judaïsme. Les nazis trouvaient ses subtilités absconses. Ils le prenaient de ce fait pour un héritier du judaïsme, imprégné de ses lectures du Talmud ! De toute façon, son incompétence en politique le faisait passer pour un doux idéaliste, quand ça n'était pas, même, pour un fou, aux yeux des vrais politiques qu'il tenta d'influencer parfaitement en vain.
À partir de 1934, l'hostilité des nazis à son égard est établie. En témoignent, parmi d'autres traces, les rapports que firent sur lui les fonctionnaires nazis chargés d'informer les autorités - qui avaient conscience de son importance comme philosophe mais se demandaient s'il devait être interdit d'enseignement, au cas où il serait susceptible d'inspirer une opposition en tenant dans son enseignement des discours subversifs. Les rapports en question établissent dans leurs compte-rendus que Heidegger doit être considéré comme inoffensif finalement, et laissé à son enseignement vu le caractère ésotérique, fumeux et quasiment incompréhensible dudit enseignement. Les rapporteurs nazis attribuèrent ce fait aux influences talmudiques [sic] nettement visibles sur sa pensée.
Il est clair que ce que professait Heidegger ne leur correspondait pas et ne leur était d'aucune utilité, car les nazis n'avaient rien à faire, ni rien à craindre de ces subtilités philosophiques. À partir du moment où il ne répandait pas ouvertement la subversion, comme ils se faisaient fort de le vérifier, il pouvait être laissé à son enseignement ésotérique et jugé fumeux.
Quel est le fond politique de cette philosophie ?
Le style souvent obscur ou peut-être allusif de ses cours durant la période nazie tient, en partie, à ce que ceux-ci étaient surveillés. Mais pas seulement. Il se situait dans les hauteurs de la pensée dont il ne descendit jamais - ce qui lui fut précisément reproché. Heidegger employa toujours des moyens indirects pour œuvrer à une analyse du nazisme. Il ne produisit nullement une analyse politique, mais pensait en philosophe, à travers l'étude d'autres textes philosophiques, Nietzsche en particulier, sans désigner jamais un parti, ni une situation politiques. Sa méthode consiste à aller chercher dans l'histoire de la métaphysique occidentale, ce qui a fait s'emballer la raison portant en elle une volonté de puissance aveugle, pour en arriver à ce présent. En quelque sorte, en quoi consiste la déviation et l'accélération du mouvement par rapport au commencement grec. Son étude est celle de l'histoire d'une période des Temps Modernes, comme le fit Nietzsche avant lui. Il n'est pas question d'appel à la désobéissance à un pouvoir, évidemment impossible dans ce contexte. Heidegger commence, à peine après l'échec du Rectorat, la méditation de cet échec, en diagnostiquant les traits d'un mouvement historial, le nihilisme, à partir du tournant pris par la science dans sa volonté d'emprise sur la nature. Étude qui débouchera sur les textes ultérieurs concernant la technique (voir par exemple in Essais et Conférences, l'essai sur la technique).
Le style difficile pour les non-initiés que revêtent ses Cours à cette époque convient au caractère clandestin de la critique du nazisme qu'il entreprend. Il poursuivra cependant, cultivant son style obscur et indéchiffrable par les non-initiés, après la guerre, en « fin renard » (le terme de « renard » est de H. Arendt), sachant dissimuler ses options politiques derrière ses incursions savantes dans l'histoire de la métaphysique. Car, après sa démission du Rectorat, Heidegger se lance aussitôt dans ses Séminaires sur Nietzsche et sur Hölderlin, dans une étude critique de l'époque qui a produit le nazisme à travers l'étude du nihilisme qu'il élabore. Ce qu'il appela ensuite son « explication avec le nazisme ». Ce sont là les Séminaires qui apportent les analyses et notions susceptibles d'avancer dans la compréhension du nazisme. Ce que confirme, parmi de nombreux autres lecteurs de Heidegger, le philosophe matérialiste et spécialiste d'Epicure, Marcel Conche. Résistant, contemporain du nazisme et tout aussi clairement anti-nazi à l'époque qu'il est aujourd'hui, connu pour être un lecteur reconnaissant à Heidegger pour son apport, Conche reconnaît sa dette à l'égard de Heidegger, sans rien ignorer, ni de l'année de Rectorat, ni de la critique du nihilisme contemporain qui s'adresse au nazisme, indubitablement.
Son style, obscur et de plus en plus sophistiqué, lui permet aussi de ne pas se laisser situer aisément, ni politiquement, ni philosophiquement, et ainsi d'en jouer non sans habileté jusqu'à être insaisissable, insituable, inclassable : unique.
Son influence à travers le monde ne permet pas de citer tous les noms de ceux, parmi les plus grands, qui eurent à s'inspirer de sa pensée, y compris de manière critique, ou dans une reprise qui transpose et détourne sa pensée tout en la questionnant dans ses oublis, ou ses limites, telle l'œuvre de Derrida qui doit être citée principalement, comme déconstruction de Heidegger lui-même. En France, le nom de Sartre doit être d'abord cité. L'Être et le Néant s'inscrit explicitement dans la ligne de Heidegger, que Sartre introduit en France, important ce courant philosophique connu sous le terme d'existentialisme, et qui, dans la suite de Kierkegaard, va profondément marquer la vie intellectuelle de l'après-guerre. Heidegger, dans la Lettre sur l'humanisme désavouera l'interprétation que Sartre donne de Être et Temps, soit une interprétation cartésienne de l'existence telle que la problématise Heidegger. Le nom de Heidegger, avec ceux des penseurs de l'existence, doit également être associé à celui de Merleau-Ponty qui s'inscrira dans son héritage. Tant d'autres suivront, en France les plus grands, Foucault, Lacan ou Althusser qui s'inspireront de certains thèmes, Derrida surtout qui ne cessera de mettre en lumière l'impensé de Heidegger et ses limites, et puis jusqu'aux États-Unis, où ils sont trop nombreux pour pouvoir être cités, car innombrables sont ceux que l'œuvre de Heidegger a inspirés.
L'implication de 1933 reste évidemment une tache compromettante dans la vie de ce grand penseur.
Absence de pensée politique explicitée
Heidegger n'ayant à vrai dire pas de pensée politique propre, ni jamais non plus développé quelque chose comme une pensée politique distincte au sein de sa philosophie, tout ce qui fait question politiquement, doit être éclairé à la lumière de son œuvre : en cherchant dans ses textes. Pour trouver quelque réponse ou explication, il faut en effet, d'abord lire Heidegger et étudier sa philosophie pour tenter de saisir cette énigme d'une conjonction d'une grande pensée rencontrant, un moment, l'abjection nazie - qui n'était encore qu'à ses débuts, bien avant Wannsee et la décision de l'extermination toutefois.
C'est son œuvre qui doit être étudiée et interrogée. Il faut la lire. Or celle-ci étant non seulement immense, mais aussi d'une difficulté particulière, d'une immense érudition savante, et écrite en une langue étrange, certains ont eu vite fait de trancher pour s'arrêter à la période de 1933, sans vouloir chercher à comprendre à travers les textes ce que pensait Heidegger - car il est plus facile de condamner à l'aveugle, que de lire et étudier. Sans voir non plus que c'est ce même penseur qui a donné des clefs parmi les plus précieuses et les plus fructueuses pour comprendre le nazisme, à partir de l'histoire qui l'a produit, soit ses analyses du nihilisme. Tous les textes qui relèvent de la critique de la modernité, sur la technique et l'annonce du désastre en cours, si n'est pas amorcé un tournant qu'il appelle et s'essaye à penser, soit la sortie de la métaphysique, tous ces textes sont à convoquer en priorité pour comprendre ce qu'a voulu signifier Heidegger, et ses mises en garde pour notre temps.
Le courant de l'écologie s'est largement inspiré de Heidegger, à commencer par Hans Jonas, théoricien de référence pour l'écologie, à partir des textes de Heidegger concernant la technique. De même qu'une certaine critique du capitalisme et de la technique planétaire, qui, pour certains, tel Kostas Axelos rejoignent et complètent utilement les analyses de Marx (voir d'Axelos : Marx penseur de la technique) selon une voie ouverte par Heidegger lui-même affirmant l'intérêt et la nécessité d'un travail qui rencontrerait les thèses de Marx et suggérant un « dialogue fructueux avec Marx » qu'il n'entreprit cependant jamais et tout en diagnostiquant, il est vrai, que le matérialisme de Marx consiste à faire de toute chose un produit du travail, ce qui... nous ramène au règne de la technique organisant la dévastation de la terre selon ce que recèle en elle la métaphysique.
Sur la conjonction possible de Marx et Heidegger, voir également les travaux de Gérard Granel, par exemple, sans parler de ce qui se conjoint de ces thèmes chez un penseur comme Derrida, le plus subtile et impitoyable lecteur de Heidegger dont il déconstruit quelques thèmes de manière remarquable, permettant de comprendre que la manière dont Heidegger renvoie les auteurs de la tradition à leur oubli de l'être, et en particulier à cet oubli que l'être inclut en son sein le non-être, n'est pas aussi assurée que Heidegger le prétend, pour s'excepter lui-même de cet oubli. Derrida, dans un très précis et irrespectueux argumentaire, extrêmement serré, fait ressortir que Heidegger construit - en quelque sorte « sur mesure » - une histoire de la philosophie qui lui permet en conséquence de s'en excepter, pour ainsi construire un autre discours, une autre pensée, une autre logique même, dans une autre langue, alors qu'en vérité il appartient à cette histoire et à ce mode de pensée qui ont été moins univoques et moins oublieux de la vérité de l'être que Heidegger ne le prétend. Derrida ramène Heidegger à ce dont il prétend se distinguer, soit toute la philosophie qui aurait été aveugle à ce que Heidegger aurait vu le premier, pour montrer qu'il n'y a ni issue ni sortie : on ne sort pas du logos, de ses limites et de ses impasses.
Une philosophie inclassable ?
Pour revenir à la question de l'engagement de Heidegger dans le nazisme - ou à ses côtés -, l'affaire ne peut éclipser la philosophie et ce qui se joue pour la philosophie avec le penseur Heidegger, même si certains ont voulu condamner le penseur à partir de sa vie, c'est-à-dire à partir de son seul engagement, au mépris de l'œuvre, méprisée parce que non comprise, comme la méprisaient les nazis faute de la comprendre. Cette manière est philosophiquement irrecevable. La pensée d'un auteur se trouve dans ses textes, dans son œuvre qui constitue un ensemble, non dans sa vie. Et plus précisément encore : dans son œuvre rapportée au contexte historique de son époque, sans quoi elle ne peut être comprise.
Pour finir, à ceux qui, condamnant l'homme pour son engagement, condamnent l'œuvre sans autre forme de procès, par simple indignation un peu facile après-coup où il est fort aisé de se présenter soi-même comme un anti-nazi, sans même être certain d'avoir au préalable compris en quoi consistait le nazisme et sans l'avoir expliqué, il faut opposer cette sage remarque de Jacob Taubes, rabbin philosophe allemand qui dit ceci : plutôt que de se demander comment il est possible que les plus grands dans leur domaine, tels Schmitt ou Heidegger (incontestablement les plus grands) aient pu être nazis, il faut se demander CE QU'ETAIT le nazisme, pour être capable d'attirer de si grands esprits.
Heidegger fit une grave erreur, qu'il regretta sans doute amèrement toute sa vie et ne sût jamais véritablement expliquer - ce qui eût supposé d'aller au fond d'une explication avec le nazisme. Jamais il ne sût même en parler adéquatement, réfugié dans ses méditations ontologiques et annonces apocalyptiques du déclin de l'Occident. On retrouve, là encore, son absence de pensée politique, pour ne pas dire son incapacité à penser la politique, et même son incapacité notoire à y comprendre quoi que ce soit, une fois écartée par lui l'analyse de l'histoire incluant une analyse du capitalisme. Malgré ses ambitions démesurées du passé, lorsqu'il se rêva philosophe en charge d'une révolution dont il attendait tout ce qu'elle ne fut pas, à commencer par mettre fin au nihilisme, il ne montra là qu'une naïveté incommensurable et une capacité d'erreur qu'on a peine à croire. Il s'aperçut seulement ensuite que le nazisme représentait au contraire le triomphe du nihilisme. Ce qui n'est pas la preuve d'une lucidité remarquable.
Interprétations
En quoi son ontologie pouvait-elle convenir avec l'événement et la nature du nazisme ? Bourdieu tenta une explication sociologique qui, quelle que soit sa justesse (élitisme, mépris du monde citadin et de la vie qui y correspond...) est, par définition, un peu courte, à partir du moment où elle repose sur la conviction que toute philosophie peut se réduire à ses déterminations sociologiques, même si Bourdieu a fort bien vu que Heidegger réduit l'aliénation à l'aliénation ontologique, éclipsant de ce fait toute forme d'aliénation économique, politique etc.
Lévinas, plus philosophiquement, plaida en faveur de l'hypothèse que la pensée de l'être est violence et qu'il faut laisser la place à l'autre, sous peine de reconduire le même (avec cette violence, précisément). Mais par « autrement qu'être » (titre d'un de ses ouvrages) il entend réintroduire la transcendance, le bien, au-delà de l'être, ce qui serait, selon lui, la condition de l'éthique, dangereusement absente de la pensée de Heidegger. Vraie question. Mais Derrida a pu montrer en quoi Lévinas force là la pensée de Heidegger (voir de Derrida : « Violence et métaphysique » in L’écriture et la différence, 1967.
Pour nous cependant, plutôt que de condamner Heidegger, ses illusions, ses contre-sens, sa bêtise politique (comme il en convint lui-même) car la chose est facile, a fortiori après-coup, ce qui importe et constitue la vraie question, serait de s'interroger sur le nazisme pour comprendre comment il a pu y avoir une rencontre aussi improbable a priori. Qu'y avait-il dans le nazisme de si fort, de si entraînant, pour faire croire, même aux plus grands penseurs admirateurs des Grecs, qu'il y avait de ce côté quelque solution à la crise gravissime qui affectait le monde à ce moment ? Comment le nazisme a-t-il pu, à ses débuts, engendrer de l'espoir, se présenter comme crédible - à ceux du moins qui se sont ralliés un temps, à distinguer des nazis actifs. Comment le nazisme a-t-il pu avoir prise sur ceux qui ont connu comme un éblouissement, ou qui ont subi une fascination, intellectuellement surprenants tant ils furent erronés ? Ils n'étaient pas dotés d'une idée politique qui les en eût préservés, telle l'idée communiste, non plus qu'ils n'appartenaient à un groupe persécuté qui ne pouvait être entraîné, par définition. En effet, s'il n'y a rien à voir entre un véritable penseur tel Heidegger et de simples idéologues tels Baümler ou Rosenberg, qui servirent docilement le système et mirent leur plume au service du régime dans un esprit policier, comment comprendre que pareil mouvement ait pu tromper de si grands penseurs ? Cette question indique que la connaissance de ce que fut le nazisme est encore devant nous, comme une tâche susceptible d'éclairer le présent portant toujours la marque de ce qui est advenu avec le nazisme.
Autrement dit, tant qu'on n'aura pas éclairé cette question qui reste encore obscure concernant la nature profonde du nazisme, et compris ce qu'il révèle de notre époque pour qu'elle ait pu y être engouffrée dans le même aveuglement où se trouva toute l'Europe qui consentit à laisser faire Hitler, il est inutile de se donner la facilité narcissique de condamner les hommes qui, unanimement ou presque, c'est-à-dire comme un seul homme ou presque, suivirent Hitler. Car ils virent en lui, dans un premier temps, un sauveur de l'Allemagne après la crise de 1929. Tous, sauf ceux que Hitler avaient désignés comme ses ennemis, bien sûr, c'est-à-dire les Juifs et les communistes. Car dans les premières années du régime, de 1933 aux années précédant la guerre, il ne faut pas oublier que Hitler redressa l'Allemagne économiquement, et politiquement la sortit du dictat de Versailles, reconstitua l'unité du pays, etc. Ne pas oublier non plus qu'il eut l'aval, à ses débuts, non seulement du Parlement allemand (République de Weimar) qui lui remit le pouvoir à une écrasante majorité, mais de la plupart des puissances et chefs politiques d'Europe jusqu'à l'Église catholique comprise à qui il fit bonne impression, dans sa lutte contre le communisme.
L'honnêteté exige de ne pas faire l'impasse sur l'histoire et de ne pas mettre de côté le contexte, sous peine de ne rien comprendre à cette tragédie qui implique l'Europe toute entière, pas le seul individu Heidegger.
Mais encore, vu la place qu'occupe Heidegger dans l'histoire de la philosophie, soit l'importance qui lui a été accordée de manière quasi unanime, sa rencontre avec le nazisme exige qu'on aille voir dans sa philosophie même ce qui permet pareil accord avec celui-ci : quelle philosophie, quelles idées et positions cherche à récuser Heidegger quand il engage sa propre philosophie au service de ce mouvement destructeur et barbare dans lequel il voit la renaissance de la civilisation ?
Sur ce point les analyses sont plurielles. Jacob Taubes rappelle que, dans leur engagement politique, Heidegger comme Schmitt, issus de la catholicité, étaient animés par un ressentiment les portant à vouloir briser ce qu'ils considéraient comme « le consensus libéral judeo-protestant » , soit la culture libérale comprise comme le fruit des traditions protestante et juive (cf. Taubes : En divergent accord). Il est faux par conséquent d'incriminer « la bassesse ou la saloperie » précise Taubes. En clair, il y avait en Allemagne des luttes, y compris entre des idées, recouvrant des courants aux ancrages idéologiques qui allaient s'opposer, et qu'il serait stupide d'ignorer. Le rationalisme classique, représenté par les neo-kantiens et Cassirer, sa figure la plus brillante, était assailli par l'ontologie heidegerrienne, mettant en cause la raison et ses catégories, dans un renversement présenté comme radical. Mais les conflits d'influence étaient également de teneur théologique et politique. La "révolution conservatrice" contre la culture libérale, en somme.
Philippe Lacoue-Labarthe voit dans la philosophie de Heidegger un « archi-fascisme ». Une fois encore, le fascisme – pour être décrypté – demande une archéologie. Où l'on verra peut-être que Heidegger en représente un des prémices.
Certains voient dans ses propos les traces d'un nationalisme (incontestable) mettant par conséquent en cause, philosophiquement, l'universalisme. Rien cependant dans l'analytique du Dasein de Être et Temps n'existe, qui permettrait de dire que ces existentiaux dégagés par Heidegger ne sont pas universels. Mais si la question se pose à partir du moment de l'engagement en faveur du nazisme et tout ce qui va être formulé sur le « destin historial du peuple », et le « Dasein d'un peuple », là, les discours politiques que Heidegger prononce s'écrivent dans la langue de sa philosophie. Et là est le plus grand reproche qui peut lui être fait : avoir mis sa philosophie, sa pensée, son vocabulaire, au service de ce mouvement sur la voie de la destruction barbare. Il a compromis sa philosophie, avant de se reprendre et se réfugier dans le silence (dont il a fait la théorie). Il a, ce faisant, compromis la philosophie en l'engageant du mauvais côté de l'histoire, incontestablement.
Lévinas considèrera que l'ontologie heideggerienne se construit sur le refoulement de l'universalisme légué par le judaïsme : la pensée de l'être, soit l'héritage grec à retrouver, pour effacer l'héritage judaïque.
En revanche Marlène Zarader établit de manière tout à fait inverse, l'existence d'une filiation souterraine, non reconnue, d'une dette à l'égard du judaïsme in La dette impensée, Heidegger et l’héritage hébraïque. Comme Derrida l'avait fait avant elle, et s'en inspirant, Zarader permet d'affirmer qu'il est plus intéressant de travailler à débusquer l'impensé de Heidegger, ses lacunes, ses oublis, ce qu'il n'a pas aperçu, et donc, son appartenance à une des traditions, et ce malgré lui et malgré ce qu'il croit avoir récusé, (la métaphysique), que de condamner l'homme pour un engagement à l'évidence condamnable sans discussion et ainsi croire pouvoir se débarrasser de sa philosophie et de ses questions. Bref, il est plus utile et nécessaire de lire Heidegger, en philosophe, pour déjouer ses pièges, ou se jouer de ses masques, et ne pas se laisser égarer dans ses chemins de traverses qui ne mènent nulle part, en retournant contre ses textes son projet de destruction - de la métaphysique -, qui devient avec Derrida, déconstruction, pour montrer qu'on n'en sort pas, de cette tradition, non plus que de cette métaphysique que Heidegger prétend dépasser [Derrida] et d'autres traditions encore plus ignorées et jamais même évoquées [Zarader]. Voilà qui est plus intéressant, et plus utile surtout, que de réduire Heidegger à sa seule biographie où l'homme ne fut pas à la hauteur de sa pensée. Ce qui est le cas, bien souvent car seulement humain, trop humain.
Philosophie
Être et Temps
Son œuvre la plus importante est Être et Temps (Sein und Zeit, 1922), conçue comme une première partie d'un projet qui ne fut pas mené à terme. Cette œuvre marque un tournant important de la philosophie continentale (Lévinas - qui s'opposa pourtant à lui, sur la question de l'ontologie, considéra à la lecture de cette œuvre que Heidegger était l'un des plus grands philosophes de l'histoire occidentale) ; c'est sous son influence que se développent l'existentialisme et la déconstruction.
Cette œuvre pose la question du sens de l'être, question fondamentale de l'ontologie, définie par Aristote comme étant la question de l'être en tant qu'être. Pour Heidegger, cette question, qui est tombée dans l'oubli et la trivialité (la tradition philosophie qu'il faudra détruire - ou, suivant les traductions - déconstruire), doit être reposée à la lumière du Dasein, étant privilégié parmi les étants :
« Le Dasein est un étant qui ne se borne pas à apparaître au sein de l’étant. Il possède bien plutôt le privilège ontique suivant : pour cet étant, il y va en son être de cet être. [...] La compréhension de l’être est elle-même une déterminité d’être du Dasein. Le privilège ontique du Dasein consiste en ce qu’il est ontologique. » (Être et Temps). Pour le reformuler dans un langage plus clair, l'homme, en tant qu'il est un être, a toujours déjà une certaine idée de l'être, idée que l'on ne peut assimiler à la connaissance qu'il peut avoir des choses (des étants). Cette dernière connaissance est dite ontique, elle concerne les sciences, et n'interroge pas les présupposés de ses relations aux objets, alors que la question de l'être de l'étant est dite ontologique, et même, en tant qu'il s'agit d'interroger le sens de l'être, pré-ontologique.
Le Dasein est explicité ainsi par Heidegger :
« [...] ontiquement, le Dasein n’est pas seulement proche, ou même le plus proche — mais nous le sommes même nous-mêmes. » « L’être lui-même par rapport auquel le Dasein peut se comporter et se comporte toujours d’une manière ou d’une autre, nous l’appelons existence. Et comme la détermination d’essence de cet étant ne peut être accomplie par l’indication d’un quid réal, mais que son essence consiste bien plutôt en ceci qu’il a à chaque fois à être son être en tant que sien, le titre Dasein a été choisi comme expression ontologique pure pour désigner cet étant. » Le Dasein est donc le rapport d'un étant à lui-même, rapport d'appropriation dont le Dasein est responsable :
« Le Dasein se comprend toujours soi-même à partir de son existence, d’une possibilité de lui-même d’être lui-même ou de ne pas être lui-même. » Cette compréhension de soi et la prise en charge ou non de son être par le Dasein est appelée existentielle par Heidegger. L'examen des structures de cette existentialité est « la tâche d’une analytique existentiale du Dasein. » Mais en tant que le Dasein est toujours déjà impliqué dans un monde, c'est dans cette analytique que peut être recherchée l’ontologie-fondamentale d'où jaillissent toutes les autres ontologies. Ce point est fondamental pour le questionnement du sens de l'être :
« Le Dasein s’est alors dévoilé comme l’étant qui doit d’abord être élaboré ontologiquement pour que le questionnement puisse accéder à la transparence. Mais maintenant il nous est apparu que c’était l’analytique ontologique du Dasein en général qui constituait l’ontologie-fondamentale, donc que le Dasein fonctionnait comme l’étant qui doit fondamentalement et préalablement être interrogé quant à son être. Lorsque l’interprétation du sens de l’être devient tâche, le Dasein n’est pas seulement l’étant à interroger primairement, il est en outre l’étant qui, en son être, se rapporte toujours déjà à ce qui est en question en cette question. La question de l’être, par suite, n’est rien d’autre que la radicalisation d’une tendance essentielle d’être appartenant au Dasein même, la compréhension préontologique de l’être.» Mais il ne s'agit pas de faire une anthropologie complète du Dasein. Selon Heidegger, il suffit pour répondre à la question de l'être, de s'en tenir à comprendre le sens préontologique de cet être qu'est le Dasein. Or, le sens de cet étant est la temporalité dont les structures sont des modes. C'est donc le temps qui est l'horizon de notre compréhension de l'être. Ce temps a reçu des hommes une fonction ontologique discriminante puisqu'il sépare des régions de l'étant (ce qui est dans le temps, ce qui est hors du temps). Mais cette fonction n'a jamais été expliquée et demeure obscure : d'où vient cet usage ontologique du temps ? Expliquer cette problématique du temps, c'est se donner les moyens de traiter la question du sens de l'être, puisque l'être est compris à partir du temps et de ses modalités : l'interprétation de l'être est la compréhension de la temporalité.
Il y a cependant un premier obstacle signalé plus haut : l'oubli de la question de l'être. De quelle manière cet oubli est-il un obstacle ? Pour le comprendre, Heidegger souligne que, dans la mesure où le Dasein est temporel, il n'a pas seulement un passé, il est ce passé : l'histoire du Dasein est constitutive de son être. Mais cette historialité du Dasein peut lui être voilée par une tradition autoritaire, qui refuse au Dasein sa capacité de prendre en charge son être propre, y compris son histoire, qui, lorsqu'elle est appropriée de manière authentique (lorsque le Dasein en fait en mode d'être ontique qui lui est propre), constitue la véritable tradition du Dasein. Ainsi est-il nécessaire, pour accéder à la question du sens de l'être, de détruire la tradition ontologique dans laquelle cette question s'est perdue.
Le Dasein : analytique existentielle et politique
La plupart des interprètes considèrent que les thèses de Heidegger (en particulier celles développées dans son grand œuvre, Sein und Zeit) sont fondamentalement incompatibles avec un quelconque engagement politique, le propre de cette pensée, et ce qui fait problème en elle même, étant précisément son apolitisme. Heidegger propose une critique historiale de la métaphysique, et une lecture de l'histoire occidentale qui se déroule à l'abri de la métaphysique dont elle dépend. La politique n'étant qu'une des régions de connaissance et de maîtrise de l'étant n'est pas développée comme question en tant que telle par Heidegger.
Le Dasein est une réalité individuelle dont les existentiaux a priori sont universels et de ce fait indépendants d'un peuple ou d'une « race ». À la lecture de Sein und Zeit, ce qui se remarque est l'absence de toute pensée politique chez Heidegger. Ce que certains précisément lui objecteront comme un manque, dès cette époque. Les concepts existentiaux de Heidegger sont, en effet, exempts de toute historicité (le Dasein et l'angoisse qui le caractérise comme être pour la mort, sont des universels an-historiques). En vertu de quoi, Heidegger semble mépriser la sphère politique, parce qu'elle relève d'une analyse d'un domaine particulier de l'étant. Et parce qu'il caractérise, de plus, ce domaine comme relevant du discours du « on » et de l'inauthenticité, source de toutes les illusions où se laisse aller le Dasein, et qui contribuent à lui voiler l'accès à sa vérité existentielle, soit à son authenticité. Cette dernière au contraire il l'atteint, lorsqu'il se refuse à la dispersion, au bavardage, à la fuite devant la vérité de sa condition d'être se sachant mortel, c'est-à-dire la finitude.
Contemporain de Heidegger, Helmut Plessner est un de ceux qui dénonce le manque d'une pensée politique chez Heidegger, au titre que son ontologie fondamentale, telle qu'exposée dans Sein und Zeit, ne propose que des définitions neutres de l'existence humaine, à partir desquelles aucune analyse politique ne se peut entreprendre, ni encore moins de décision par rapport à la conjoncture historique et politique. Or, explique Plessner, l'essence de l'homme n'existe pas, elle ne tient dans aucune définition, parce qu'il est appelé à se déterminer lui-même dans l'histoire, de manière historique et selon les situations historiques où il devient ce qu'il a décidé d'être. Plessner soutient que ce qu'est l'homme ne peut être contenu dans « aucune définition neutre d'une situation neutre ».
Plessner écrit en 1931 Le Pouvoir et la nature humaine, soit après la percée des nationaux-socialistes aux élections de 1930. C'est dans ce contexte qu'il exhorte la philosophie à se réveiller de son rêve, à cesser de croire qu'elle pourra saisir le « fondement » de l'homme. Son concept d'historicité l'amène à penser qu'elle doit se risquer dans le domaine de la politique et prendre la responsabilité de s'affronter à ses dangers. La politique est définie selon Plessner, de manière très « machiavelienne », comme « l'art de l'instant favorable, de l'occasion propice », ce que les Grecs appelaient le kairos et ce pourquoi Machiavel associait la fortuna à la virtù nécessaire à l'homme politique.
Et en 1931, l'impératif du moment pour un philosophe est précisément de saisir la dimension politique qui fait l'homme, soit l'appartenance à un peuple, qui est son trait distinctif, et l'importance de la nationalité (Volkstum).
Plessner adresse une seconde critique à Heidegger, celle de ne pas accorder suffisamment d'attention à la nationalité, à partir de laquelle se posent tous les problèmes politiques d'un peuple. L'homme n'existe que dans l'horizon de son peuple. Selon Plessner, la philosophie de l'authenticité ne fait que creuser le fossé, traditionnel en Allemagne, entre « une sphère privée du salut de l'âme et une sphère publique du pouvoir ». Selon lui, Heidegger favorise ainsi l'indifférence en politique.
Heidegger cependant, dans Sein und Zeit, consacre certains paragraphes, peu nombreux, à penser l'historicité d'un peuple et ce qu'il appelle le destin d'un peuple. D'une part le Dasein, est toujours un Mitsein, un être-avec, qui vit au sein d'une communauté de semblables, une société politique. D'autre part, au § 74, il déclare que le destin historique authentique du Dasein ne s'accomplit que « dans la communauté, le peuple ». En outre, il insiste sur le fait que cet advenir ne repose aucunement sur la réunion de « destins isolés ». Heidegger dans Être et temps propose au Dasein un idéal de liberté qui est avant tout libre rapport de l'individu à soi-même, sans pour autant prôner l'individualisme.
Heidegger souligne les puissances d'existence factices que sont la communauté et le peuple. Là aussi, chacun est jeté, dans un peuple, dans une communauté, qu'il n'a pas choisis. De sorte que le Dasein authentique, qui a accepté de reconnaître son état d'"être-jeté" dans l'existence, peut et doit reconnaître de même, sans illusions, qu'il se trouve jeté dans un peuple, à un certain moment de l'histoire, dans une culture. C'est cet ensemble de pré-conditions de toute existence, non choisies, qui fait la condition de tout Dasein, universelle parce que la même pour tous. Et, l'intrication des données factices de toute existence humaine individuelle et de l'histoire en devenir d'un peuple, d'une communauté, est nommée par Heidegger, destin. Cette appartenance historique, peut, de même que l'existence individuelle, être vécue de manière authentique ou inauthentique, selon que le Dasein, reconnaît le destin de son peuple, s'en soucie et assume ses responsabilités.
Œuvres
- Être et Temps (1927)
- Qu'est-ce que la métaphysique? (1929)
- Kant et le problème de la métaphysique (1929)
- Introduction à la métaphysique (1935)
- Nietzsche (1936-1946)
- Lettre sur l'humanisme (1946)
- Chemins qui ne mènent nulle part (1950)
- Qu'appelle-t-on penser? (1951)
- La question de la technique (1953)
- La Fin de la philosophie et la tâche de la pensée (1964)
- Héraclite (1966-1967)
Bibliographie
Pour une introduction :
- Jean Beaufret : Introduction aux philosophies de l'existence , de Kierkegaard à Heidegger, Gonthier, 1971.
- J.-P. Cotten : Heidegger, coll. « Écrivains de toujours », Seuil, 1974.
pour la biographie et l'engagement politique :
- Hugo Ott : Martin Heidegger. Éléments pour une biographie, Payot, 1990.
- Rüdiger Safranski : Heidegger et son temps, Livre de poche, 2000 (Grasset, 1996).
- Dominique Janicaud : L'ombre de cette pensée, Jerôme Millon, 1990.
- Philippe Lacoue-Labarthe : La fiction du politique, Bourgois, 1987.
pour la réception de Heidegger en France :
- Dominique Janicaud : Heidegger en France, Albin Michel, 2001.
pour les lectures de Heidegger :
- Levinas : En découvrant l'existence. De Husserl à Heidegger., Vrin, 1988.
- Levinas : Totalité et infini, Livre de poche, coll. « Biblio-Essais », 1998 (1971).
- Levinas : Autrement qu'être ou au-delà de l'essence, Livre de poche, coll. « Biblio-Essais »,1996 (1978).
- Derrida : Violence et métaphysique. Essai sur la pensée d’Emmanuel Lévinas, publié en 1964 in RM&M et repris en 1967 dans L’écriture et la différence, Seuil, 1967.
- Derrida : Marges de la philosophie, 1972. Ousia et Grammè. note sur une note de Sein und Zeit.
- Derrida : De l'esprit. Heidegger et la question, Galilée, 1987.
- Bourdieu : L'ontologie politique de Martin Heidegger, éd. de Minuit, 1988.
- Marlène Zarader : La dette impensée. Heidegger et l’héritage hébraïque, éd. du Cerf, 1990.
- Jean Beaufret : Dialogue avec Heidegger, vol. III, 1974 et IV, 1985, éd. de Minuit.
Cinéma
- The Ister : un film d’après le cycle de conférences de Martin Heidegger sur Hölderlin, avec Philippe Lacoue-Labarthe, Jean-Luc Nancy, Bernard Stiegler et Hans-Jurgen Syberberg. Voir le site officiel.
Citations
- « Le national-socialisme est un principe barbare. »
- « Toute ontologie, si riche et cohérent que soit le système catégorial dont elle dispose, demeure au fond aveugle et pervertit son intention la plus propre si elle n’a pas commencé par clarifier suffisamment le sens de l’être et par reconnaître cette clarification comme sa tâche fondamentale. » (Être et temps)
- « La philosophie ne peut jamais d'une façon immédiate apporter les forces, ni créer les formes d'action et les conditions, qui suscitent une situation historique, ceci déjà pour la simple raison qu'elle ne concerne jamais immédiatement qu'un petit nombre d'hommes. » (Introduction à la métaphysique)
- « l'œuvre en tant qu'œuvre, nous demeurera hermétiquement close, aussi longtemps que pour la comprendre sous une forme quelconque, nous serons encore à loucher du côté de l'homme qui l'a céée, au lieu de nous interroger sur l'être et sur le monde qui en premier lieu fondent l'œuvre » (Nietzsche I)
- « avec l'interprétation platonicienne de l'Etre en tant qu'idea, commence la philosophie en tant que métaphysique » (Nietzsche II)
- « le nouveau monde des Temps modernes a son propre fondement historial en cela et là même où toute histoire, tout événement, a son fondement essentiel : dans la métaphysique » (Nietzsche II)
- « Nietzsche, dans son unique pensée de la Volonté de puissance, anticipe l'accomplissement de l'âge moderne » (Nietzsche I)
- « ...le caractère métaphysique de l'époque historiale d'aujourd'hui. L'"aujourd'hui"... se détermine à partir du temps propre à l'histoire de la métaphysique : c'est la détermination métaphysique de l'humanité historiale à l'époque de la métaphysique de Nietzsche » (Nietzsche II)
- « la puissance de la "conception du monde" s'est désormais emparée de la métaphysique » (Nietzsche II)
- « À partir du moment où l'achèvement de la métaphysique commence, la souveraineté intégrale et inconditionnelle sur l'étant peut enfin se développer sans plus rien qui vienne la déranger ou la confondre » (Nietzsche II)
- « l'essence du nihilisme estl'histoire dans laquelle il n'en est rien, quant à l'Être » (Nietzsche II)
- « la métaphysique en tant que métaphysique, est l'authentique nihilisme. [...] Pense-t-elle l'Être même ? Jamais. Elle pense l'étant eu égard à l'Être » (Nietzsche II)
- « le plus périlleux des biens, la langue » (Hölderlin, que cite Heidegger, in les Hymnes de Hölderlin)
- « la langue n'est pas quelque chose que l'homme posséderait parmi d'autres propriétés et outils, mais bien ce qui possède l'homme » (idem)
- « grâce à la langue, l'homme est le témoin de l'Etre [...] le monde ne règne que là où il y a langue. Et là seulement où il y a monde, c'est à dire langue, il y a suprême péril, le péril par excellence, c'est à dire la menace que fait peser le non-être sur l'être en tant que tel. » (Hymnes de Hölderlin)
- « "est" circule dans le langage comme le mot le plus usé qui soit. » (Nietzsche II)
- « l'Être est ce qu'il y a de plus compréhensible ...[et] dans le même temps ce qu'il y a de moins conçu et apparemment de non-concevable. » (Nietzsche II)
- « l'Être est ce qu'il y a de plus oublié [...]. Tous nous courons sans cesse après l'étant ; à peine en est-il un qui médite jamais l'Être. » (Nietzsche II)
Liens externes
Articles et études
- "En découvrant l'existence avec Husserl et Heidegger", E. Lévinas
- Hegel, Heidegger et la grammaire de l'être, Gaetano Chiurazzi, Paideia Project
- L'horizon temporel d'après Kant et Heidegger, Josette Lanteigne, Encyclopédie de l'Agora
- Heidegger et Platon, Arnaud Spire, Le Web de l'Humanité
- http://www.lerecoursauxforets.org/article.php3?id_article=44
Bibliographie
Divers
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