Cicéron
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Cicéron – Marcus Tullius Cicero (latin) – (3 janvier 106 av. J.-C., Arpinum, Italie – 7 décembre 43 av. J.-C. à Rome) fut un homme d’État romain et un auteur latin.
Son cognomen, Cicero, peut être traduit par « pois chiche, verrue ». Cela ne signifie bien entendu pas qu’il avait lui-même une verrue ou qu’il récoltait des pois chiches puisque ce cognomen lui vient d’un de ses parents dont le bout du nez aurait eu la forme du pois chiche.
Sommaire |
Biographie
Les années de formation
Né en 106 av. J.-C. dans le municipe d’Arpinum (à 110 km. au sud de Rome), d’une famille de rang équestre, Cicéron fut envoyé à Rome pour étudier le droit ; il eut notamment pour professeurs les plus célèbres jurisconsultes de l’époque, les Scaevola. Ces études de droit s’accompagnèrent d’une solide formation philosophique, auprès de l’académicien Philon de Larisse (à une époque où la Nouvelle Académie était encore marquée par le scepticisme et le probabilisme de Carnéade) et auprès du stoïcien Diodote. Comme tous les jeunes citoyens romains, Cicéron fit son service militaire à 17 ans : il se trouva sous les ordres de Pompeius Strabo, père du Grand Pompée, pendant la guerre sociale ; c’est vraisemblablement à cette époque qu’il fit connaissance avec Pompée. Revenu à ses études de droit, Cicéron prononça son deuxième plaidoyer, le Pro Roscio Amerino, en 81 av. J.-C. (il s’attaquait à un affranchi de Sylla, ce qui était assez courageux, mais il se sentait soutenu par la nobilitas). Il partira ensuite parfaire sa formation en Grèce, de 79 à 77 : il y suivit notamment l’enseignement d’Antiochus d'Ascalon (académicien éclectique, marqué également par les doctrines aristotélicienne et stoïcienne), de Zénon et de Phèdre (épicuriens) à Athènes, et du savant stoïcien Posidonius à Rhodes. C’est également à Athènes qu’il se lia d’amitié avec Atticus, qui devait rester un de ses principaux correspondants épistolaires (on conserve de très nombreuses lettres ad Atticum). À la fin de cette période de formation, tant oratoire qu’intellectuelle et philosophique, Cicéron revint à Rome, où il épousa Terentia, sa première femme.
Les débuts en politique
Cicéron se lança dans la carrière politique en homo novus (personne dans sa famille n’avait exercé de responsabilités politiques importantes): il entama naturellement le cursus honorum par la questure, en devenant questeur en Sicile occidentale (à Lilybée) en -75. Il acquit sa célébrité en août -70 en défendant les Siciliens dans leur procès contre Caius Verres, ancien gouverneur de Sicile qui était impliqué dans des affaires de corruption, et en particulier avait mis en place un système de pillage d’œuvres d’art : l’accusation portée par Cicéron fut si vigoureuse que Verrès, qui devait pourtant être défendu par le plus grand orateur de l’époque (le célèbre Hortensius), s’exila à Marseille immédiatement après le premier discours (l'actio prima) ; Cicéron fit malgré tout publier l’ensemble des discours qu’il avait prévus, afin d’établir sa réputation d’avocat engagé contre la corruption. Après cet événement qui marque véritablement son entrée dans la vie judiciaire et politique, Cicéron suivit les étapes du cursus honorum en devenant édile en -69, puis préteur en -66 : il défendit cette année-là le projet de loi du tribun Manilius, qui proposait de nommer Pompée commandant en chef des opérations d’Orient, contre Mithridate ; son discours De lege Manilia marque ainsi une prise de distance par rapport au parti conservateur des optimates, qui étaient opposés à ce projet. Dès cette époque, Cicéron songeait à incarner une troisième voie en politique, celle des «hommes de bien» (uiri boni), entre le conservatisme des optimates et le «réformisme» de plus en plus radical des populares ; pourtant, de -66 à -63, l’émergence de personnalités comme César ou Catilina, dans le camp des populares, qui prônaient des réformes radicales, conduisit Cicéron à se rapprocher des optimates.
La glorieuse année -63
Désormais proche du parti conservateur, Cicéron fut élu consul en -63 grâce aux conseils de son frère Quintus Cicéron- le premier consul élu depuis plus de trente ans n’ayant pas de consul parmi ses ancêtres. Durant son consulat, il contrecarra la conjuration de Catilina qui projetait de prendre le pouvoir à Rome. Ses discours contre Catilina font partie de ses œuvres les plus célèbres (on cite encore souvent la première phrase de l’exorde de la première Catilinaire: Quousque tandem abutere, Catilina, patientia nostra?, et c’est dans ce même passage -même si ce n’est pas le seul endroit dans l'œuvre de Cicéron- que l’on trouve l’expression proverbiale O tempora! O mores!). Cicéron parvint à faire voter un senatus consultum ultimum (procédure exceptionnelle qui permettait de déclarer quelqu’un ennemi public) en vertu duquel il fit exécuter Catilina et les principaux chefs de la conjuration (contre l’avis de César et de la majorité des populares, qui proposaient la prison à vie) ; dès lors, Cicéron s’efforça de se présenter comme le sauveur de la patrie (il fut d’ailleurs qualifié de Pater patriae, «Père de la patrie», par Caton d’Utique), et ne fit en sorte que personne n’oublie cette glorieuse année 63.
Vicissitudes de sa carrière politique
Après la formation de ce que les historiens modernes ont parfois appelé le «premier triumvirat» (association entre Pompée, César et Crassus), formé en -60, César, consul en -59, proposa d’associer Cicéron au pouvoir, ce qu’il crut bon de refuser. En mars -58, ses ennemis politiques (menés par Clodius) parvinrent à le faire exiler de l’Italie sous prétexte de procédés illégaux contre Catilina. Lors de son exil, Clodius fit détruire sa maison sur le Palatin, et éleva à la place un temple à la Liberté. Quant à Cicéron, il profita de cette année pour mettre ses discours au propre. Lors de la guerre civile opposant César à Pompée, il prit le parti de Pompée en -50 en essayant de ne pas se faire un ennemi de César. Lorsque César envahit l’Italie en -49, Cicéron fuit Rome. César tenta de le retenir en Italie mais Cicéron parvint à quitter l’Italie pour Salonique. Cependant il revint à Rome après la victoire de César. Dans une lettre à Varron du 20 avril -46, il donnait ainsi sa vision de son rôle sous la dictature de César :
- « Je vous conseille de faire ce que je me propose de faire moi-même - éviter d’être vu, même si ne pouvons éviter que l’on en parle... Si nos voix ne sont plus entendues au Sénat et dans le Forum, que nous suivions l’exemple des sages anciens et servions notre pays au travers de nos écrits, en se concentrant sur les questions d’éthique et de loi constitutionnelle. »
En février -45, la fille de Cicéron décéda. Il ne s’en remit jamais. Cicéron fut surpris par l’assassinat de César, aux Ides de Mars -44. Cependant avec Marc-Antoine il se retrouva au pouvoir, Cicéron comme orateur au Sénat romain et Marc-Antoine comme consul et exécuteur testamentaire de César. Mais les deux hommes ne parvinrent pas à s’accorder. Lorsque Octavien, héritier de César, arriva en Italie, en avril, Cicéron songea à l’utiliser contre Marc-Antoine. En septembre il commançait à attaquer Marc-Antoine dans une série de discours, les Philippiques. Cicéron décrivait ainsi sa position dans une lettre à Cassius, l’un des assassins de César, le même mois :
« Je suis content que vous aimiez ma proposition au Sénat et le discours qui l’accompagne... Antoine est un fou, corrompu et bien pire que César – que vous avez déclaré l’homme le plus abject quand vous l’avez tué. Antoine veut commencer un bain de sang... »
Le plan de Cicéron pour se débarrasser d’Octavien échoua. L’année suivante les deux adversaires se réconciliaient et avec Lépide – dans un pacte de cinq ans – constituaient le Second triumvirat.
Les trois hommes ne tardèrent pas à s’accorder à l’encontre de leurs ennemis personnels. Malgré l’attachement d’Auguste à son ancien allié, il finit par laisser Marc-Antoine faire tuer Cicéron. Celui-ci fut assassiné le 7 décembre -43 ; sa tête et ses mains furent exposées sur les Rostres, au forum sur ordre de Marc-Antoine.
La philosophie de Cicéron
extrait de Histoire de la littérature romaine, Albert, Paul (1827 - 1880)
La philosophie à Rome avant Cicéron
Cicéron est le premier des auteurs romains qui ait composé dans la langue nationale des ouvrages de philosophie. Il en est fier, mais il semble en même temps s’excuser d’avoir consacré à de telles occupations une partie de ses loisirs. Car parmi ses contemporains, les uns ne pouvaient admettre en aucune façon qu’on s’adonnât à la philosophie ; d’autres voulaient qu’on ne le fît qu’avec une certaine mesure, et sans y consacrer trop de temps et d’étude. D’autres enfin, méprisant les lettres latines, préféraient lire les ouvrages des Grecs sur ces matières.
- « Aussi jusqu’à nos jours la philosophie a été négligée, et n’a reçu des lettres latines aucune illustration. »
Quant à lui, il est convaincu que si les Romains avaient voulu s’adonner à la philosophie, ils y auraient réussi aussi bien que les Grecs : n’ont-ils pas rivalisé heureusement avec ceux-ci dans la poésie et dans l’éloquence ? Le goût des spéculations philosophiques, ou, pour mieux dire, l’amour de la philosophie pour elle-même était absolument étranger aux Romains. Pourtant c’étaient avant tout des hommes d’action et des esprits positifs. Ils n’eurent l’idée de cette science que le jour où des Grecs leur en parlèrent. Quand ils en connurent le but, quand ils virent ces étrangers, dont toute la vie se consumait dans une étude qui n’avait pas empêché la ruine de leur patrie, et ne leur rapportait rien à eux-mêmes qu’un maigre salaire payé à des oisifs par d’autres oisifs, ils méprisèrent ou craignirent peut-être ce qu’on leur fit connaître, et ceux qui le leur firent connaître. Le Sénat, qui représente fidèlement alors l’opinion publique, chasse de Rome, en 593, les trois philosophes députés par Athènes, Carnéade, Diogène et Critolaüs.
Les sénateurs ne voulaient pas que le peuple et la jeunesse s’adonnassent à des études qui absorbent toute l’activité intellectuelle, font aimer et rechercher le loisir, et produisent une certaine indifférence pour les choses de la vie réelle ; mais ils comprirent bientôt aussi qu’il était interdit à un homme vraiment digne de ce nom, de rester absolument étranger à une science si importante. Ils votaient donc au Sénat avec Caton le renvoi des philosophes grecs ; mais, rentrés chez eux, ils se mettaient à lire Aristote, Platon, Épicure, Zénon. Ils interdisaient aux philosophes grecs l’enseignement public de la philosophie ; mais ils les appelaient chez eux, se faisaient instruire par eux, les emmenaient avec eux dans leurs expéditions. Caton lui-même, cet implacable ennemi des Grecs, étudiait leur langue et leur philosophie. Quant à des hommes comme P. Scipion l’Africain, Lélius, Furius, des jurisconsultes comme Q. Elius Tubéron et Mucius Scévola, ils s’avouaient hautement les disciples des stoïciens Panétius et Diogène de Babylone.
Ce fut le stoïcisme qui pénétra d’abord à Rome, et qui à toutes les époques exerça sur les Romains la plus profonde influence. Mais les autres doctrines ne tardèrent pas à s’introduire aussi à Rome, et y eurent des disciples. Après la prise d’Athènes par Sylla (667), les écrits d’Aristote furent apportés à Rome ; Lucullus réunit une vaste bibliothèque, où étaient déposés les monuments de la philosophie grecque. En même temps, les Romains virent arriver dans leur ville les représentants des principales écoles de la Grèce. Il ne fut plus permis à un Romain lettré d’ignorer une science que tant de maîtres et d’ouvrages mettaient à la portée de tous. Aussi voyons-nous que parmi les contemporains de Cicéron, pas un seul ne resta étranger aux études philosophiques. Chacun d’eux s’attacha, suivant les tendances de son caractère, à telle ou telle secte ; Lucullus à la nouvelle Académie, ainsi que M. Junius Brutus et Varron. Lucrèce, Atticus, Cassius, Velléius Torquatus, furent épicuriens. Les jurisconsultes Q. Mucius Scévola, Servius Sulpicius Bufus, Tubéron, Caton, furent stoïciens. Il y eut même une sorte de pythagoricien, Nigidius Figulus, et un péripatéticien, M. Pupius Pison.
Parmi les contemporains de Cicéron, un certain Amafinius composa un ouvrage sur l’Épicurisme. M. Brutus écrivit un traité Sur la vertu et Varron résuma les opinions des philosophes anciens sur le souverain bien.
Pour eux, la philosophie était la marque d’une haute culture intellectuelle, une sorte de distinction ou de luxe qu’ils voulaient posséder, mais ils réduisaient souvent toute la philosophie à la morale en faisant prédominer dans l’étude même de la morale le côté pratique, les applications immédiates, en la bornant presque à n’être plus qu’un manuel à l’usage du citoyen et de l’homme.
La formation philosophique de Cicéron
Cicéron ne fit pas autrement que ses contemporains ; dans sa jeunesse, il étudia la philosophie, parce qu’elle lui parut une puissante auxiliaire de l’éloquence ; mais il ne se résolut à composer des ouvrages philosophiques que dans les dernières années de sa vie, c’est-à-dire dans des circonstances où il ne pouvait trouver un autre emploi de ses loisirs. Il vit dans ce travail une consolation ; voilà la première origine des ouvrages philosophiques de Cicéron. Ce sont entre tous des ouvrages de circonstance. Inquiet, abattu, malade d’esprit, il va demander à la sagesse antique les remèdes de l’âme et la force dont il a besoin.
Dans sa jeunesse, il étudia d’abord l’épicurisme : cette doctrine avait alors de fort nombreux représentants, puisque les premiers écrits philosophiques des Romains, ceux d’Amafinius, de Catius, et le poème de Lucrèce, sont des expositions de l’épicurisme. Cicéron fut l’élève de Phèdre et de Zénon, tous deux épicuriens. Plus tard Philon l’académicien, Antiochus d’Ascalon, et les stoïciens Diodote et Posidonius furent tour à tour ou simultanément ses instituteurs. À l’exemple de ses compatriotes, il ne s’attacha exclusivement à aucune secte, il fut éclectique. Cependant ses préférences furent pour la nouvelle Académie. La doctrine du probabilisme et du vraisemblable convenait parfaitement à un avocat. D’un autre côté, le stoïcisme, par son élévation morale, devait avoir prise sur une âme profondément honnête. De ce mélange de doctrines se compose ce qu’on appelle la philosophie de Cicéron.
Philosophie morale
Pour Cicéron, comme pour tous les anciens, la question primordiale en morale est celle du souverain bien. Quel est notre bien suprême ? qu’est-ce qui fait la valeur et le but de la vie ? quelle est la fin dernière à laquelle doivent se subordonner les fins particulières de nos actes ?
- « Toute l’orientation de notre vie, tout l’ensemble et les détails de notre conduite dépendent de la réponse qui sera donnée à cette question. » (Acad. I, 2, 43)
A cela rien d’étonnant. « Ce principe, une fois établi, fixe tous les autres. En toute autre matière, l’oubli et l’ignorance ne sont préjudiciables que dans la mesure de l’importance des questions qui nous échappent. Mais ignorer le souverain bien, c’est se condamner à ignorer toute la loi de notre vie, c’est courir le grave danger de se mettre hors d’état d’apprendre dans quel port on pourra chercher asile. En revanche, quand de la connaissance des fins particulières des choses on en est venu à comprendre quel est le bien par excellence ou le comble du mal, notre vie a trouvé sa voie et l’ensemble de nos devoirs leur formule précise. » (De fin, V, 6)
«Et où faut-il chercher la solution de ce problème du souverain bien ? Dans cette partie de l’âme où résident la sagesse et la prudence et non dans celle qui est le siège de la passion et qui constitue la partie la plus débile de l’âme. » (De fin, II, 34)
Les solutions sont nombreuses : « Il n’est pas de question plus débattue et qui ait reçu plus de réponses différentes, contradictoires même, mais toutes ces réponses peuvent en somme se réduire à trois. Pour les uns, le souverain bien, c’est le plaisir ; pour d’autres, c’est l’honnêteté ou la vertu ; pour d’autres enfin, c’est le mélange ou la réunion du plaisir et de la vertu. » (Acad. I, 2, 45)
Son œuvre philosophique
La République
La première en date de ses œuvres est de l’année 700. C’est le traité Sur la République, ou Sur le gouvernement, en six livres, adressé à Atticus.
C’est un dialogue dont les interlocuteurs sont le jeune Scipion, Lélius, Manilius Philus, Tubéron, Mucius Scævola, C. Fannius, conversant ensemble vers l’année 625 sur la constitution et le gouvernement de la République, quelques années avant la grande révolution essayée par les Gracques. Jusqu’en 1814, on ne connaissait de cet important ouvrage que la conclusion conservée par Macrobe sous le titre de Songe de Scipion, et quelques passages fort courts cités par Saint Augustin, Lactance et des grammairiens. Le savant Angelo Mai découvrit sur un manuscrit palimpseste des commentaires de saint Augustin sur les psaumes, une partie du texte effacé du traité de la République. Malgré ces restitutions, l’ouvrage est encore bien défectueux : des livres entiers sont si mutilés que c’est à peine si l’on peut reconnaître le plan complet de l’ouvrage. Les contemporains, l’antiquité tout entière, les Pères de l’Église eux-mêmes en faisaient le plus grand cas ; Cicéron n’en parle qu’avec une prédilection marquée ; il n’est pas loin de croire avec ses amis qu’il a enfin réussi à surpasser les Grecs, et que sa République est bien supérieure à celle de Platon et au traité d’Aristote sur la politique.
On retrouve dans Cicéron la fameuse théorie platonicienne de la justice, sur laquelle est fondé tout le traité de la république ; on retrouve aussi le songe d’Herr l’Arménien, cette vision éclatante des merveilles de l’autre vie. Le songe de Scipion, un des morceaux les plus parfaits qu’ait écrits Cicéron, est un hors-d'œuvre imité du grec et habillé à la romaine. Quant à Aristote, il n’est pas difficile non plus de signaler les nombreux emprunts que Cicéron lui a faits. La description des trois formes de constitutions pures, la démocratie, l’aristocratie, la royauté ; l’analyse des constitutions mélangées, les principes propres à chacune des formes de gouvernement, et enfin la théorie de l’esclavage, ne lui appartiennent pas en propre. Ainsi et la partie dogmatique et la partie technique sont des imitations de la Grèce. Mais ce qui faisait aux yeux des contemporains l’originalité et la supériorité de l’ouvrage, c’est la place considérable qu’y tenait Rome. Cicéron en effet avait pris comme idéal de tout gouvernement la constitution romaine, non point telle qu’elle existait de son temps, déjà altérée dans son principe, et penchant visiblement vers une monarchie militaire, mais telle que l’avaient établie les Catons, les Scipions, les Fabius : elle lui apparaissait comme un heureux mélange des trois formes de gouvernement, l’aristocratique, le démocratique, le monarchique.
Les consuls représentaient la monarchie, tempérée par la courte durée des fonctions ; le sénat représentait l’aristocratie, et le peuple représentait la démocratie. Les pouvoirs et les attributions des trois ordres étaient si sagement définis ; il y avait un équilibre si heureux entre ces forces différentes et non contraires, que Cicéron s’abstenait de chercher la république idéale qu’avait imaginée Platon, et il avait sur Aristote cette supériorité qu’il pouvait conclure en disant : J’ai trouvé la forme de gouvernement la plus parfaite, ce que le Stagyrite n’eût jamais osé faire. Voilà ce qui constitue l’originalité de ce traité. C’est une œuvre essentiellement romaine ; et il n’est pas étonnant qu’elle ait excité une telle admiration. La légitimité des conquêtes de Rome démontrée à des Romains, l’éloge des institutions nationales, la glorification des traditions de la patrie, tout cela était bien fait pour plaire à des contemporains. Peut-être ne serait-il pas difficile de montrer que, même conçu ainsi, cet ouvrage se rapproche singulièrement de celui de Polybe, esprit philosophique et pratique à la fois, et qui, lui aussi, a pris pour point de départ de son histoire universelle la constitution romaine.
Les Lois
Le traité sur les Lois, qui parut vraisemblablement en 702, au moment où Cicéron venait d’être nommé augure, peut être considéré comme le complément du traité sur la République. Il présente les mêmes qualités et les mêmes défauts que ce dernier. Ce n’est ni un ouvrage purement philosophique, ni un ouvrage de pure jurisprudence, mais une sorte de compromis entre la spéculation et la pratique. Dans le premier livre, visiblement inspiré de Platon, et probablement aussi du traité spécial de Chrysippe sur la Loi (Peri nomou), Cicéron démontre avec une grande élévation de pensée et de style l’existence d’une loi universelle, éternelle, immuable, conforme à la raison divine et se confondant avec elle. C’est elle qui constitue le droit naturel, antérieur et supérieur au droit positif ; elle existait avant qu’aucune loi eût été écrite, avant qu’aucune cité eût été fondée. Après cette belle entrée en matière, Cicéron abandonne la métaphysique du droit, et passe à l’examen des lois positives. Mais il s’en faut qu’il recherche dans l’étude des lois les applications aux diverses formes de gouvernement, comme l’a fait Montesquieu. De même qu’il n’y avait à ses yeux d’autre république que la république romaine, il semble qu’il n’y ait d’autres lois que les lois de Rome. Du premier coup il a rencontré la législation la plus parfaite ; il se borne à une énumération des textes, à laquelle on a pu reprocher un manque d’ordre méthodique et rationnel. Les lois qui attirent surtout son attention sont celles qui règlent les détails et l’ordonnance du culte. Ce qui s’explique tout naturellement par sa promotion à l’augurat. Il a peut-être voulu paraître aux yeux de ses contemporains profondément versé dans la connaissance des choses de la religion, et bien digne du dépôt sacré qui lui était confié. Tout le second livre est consacré à cet inventaire aride. Le troisième livre, défiguré par quelques lacunes, est consacré à la politique. Cicéron y examine la nature et l’organisation du pouvoir, le caractère des diverses fonctions de l’État, l’antagonisme salutaire, qui doit exister entre les forces qui le constituent. Ces questions d’un intérêt général si vif, puisqu’elles touchent directement au problème de la liberté politique, avaient une importance considérable et une sorte d’actualité pour les contemporains de Cicéron. Quelle devait être la part de l’aristocratie ou du sénat, et celle du peuple dans le gouvernement de la république ? Le temps n’était pas éloigné où César devait trancher la question. Tous les esprits avisés prévoyaient une catastrophe ; on s’efforçait de consolider l’autorité du sénat et des lois pour opposer au flot démocratique une barrière plus forte. Quintus, le frère de Cicéron, représente, dans la discussion relative à cette grave question, l’obstination et la morgue patriciennes. Il va même jusqu’à combattre l’institution du tribunat qu’il déclare impolitique et dangereuse. Cicéron, sans accepter entièrement les opinions de son frère, reconnaît cependant les périls qu’une telle magistrature peut offrir pour le maintien de la paix et de la liberté ; mais il montre aussi qu’il n’est pas fort difficile de tromper le peuple, et de briser ainsi entre les mains des tribuns une arme redoutable. Il conseille de le faire ; il croit la chose juste et utile. Que dut-il penser plus tard, quand il vit César mettre en pratique, pour détruire la constitution de l’État, une théorie qu’il croyait faite pour le sauver ?
Nous ne possédons que les trois premiers livres du traité des Lois : il y en avait probablement six. Le quatrième était consacré à l’examen du droit politique, le cinquième au droit criminel, le sixième au droit civil. Ces livres sont perdus. On doit d’autant plus le regretter qu’aucun autre ouvrage de Cicéron sur des matières analogues ne peut les remplacer pour nous.
N’oublions pas que les traités de la République et des Lois furent écrits à une époque où la constitution romaine était encore debout, avant la guerre civile et la ruine de l’antique liberté. Cette circonstance explique le caractère des deux ouvrages : ils sont à la fois théoriques et pratiques, et même techniques. Quand la révolution sera consommée, l’élément spéculatif dominera dans la philosophie de Cicéron, et la réalité de la vie publique lui échappant, il se réfugiera dans la contemplation.
Les Académiques
Le premier en date de ces ouvrages philosophiques de la seconde période de sa vie est celui qu’on désigne sous le titre des Académiques (Academica). On peut le considérer comme l’introduction naturelle aux ouvrages qui suivent. En effet, la philosophie de Cicéron devait emprunter aux principaux systèmes des Grecs les éléments souvent contradictoires qui la constituent. Cicéron n’est ni un péripatéticien ni un académicien ; il appartient plutôt à la nouvelle Académie. C’était la plus récente des doctrines philosophiques, celle qui du temps de Cicéron jouissait, parmi les Romains, de la plus haute considération. Le scepticisme modéré qui la caractérisait, cette théorie du vraisemblable érigée en criterium absolu ; cette tendance des nouveaux académiciens à exposer et à réfuter les unes par les autres les opinions des diverses écoles ; les ressources qu’un tel système offrait à l’art oratoire : voilà ce qui sans doute détermina les préférences de Cicéron.
On juge souvent que Cicéron est bien plus intéressant comme historien de la philosophie que comme philosophe, et en cela il ressemble fort à ses maîtres de la nouvelle Académie. L’ouvrage que nous possédons sous le titre de Academica se compose de deux livres : il y en eut deux éditions, l’une en deux livres, l’autre en quatre ; nous avons conservé le premier livre de la seconde édition, et le second de la première. C’est un résumé de l’histoire de la philosophie grecque depuis Socrate jusqu’aux représentants de l’ancienne Académie, résumé présenté par le docte Varron. Cicéron prend ensuite la parole et expose la doctrine de la nouvelle Académie ; enfin Lucullus établit les différences qui séparent la nouvelle Académie de l’ancienne. C’est dans cet ouvrage que Cicéron se déclare en philosophie ce qu’il sera toujours, un homme qui ne dit jamais : Je suis certain, mais je crois (opinator). On lui reproche d’ailleurs parfois de n’avoir que trop souvent porter la même indécision dans les actes de sa vie politique.
De finibus
L’année même qui suivit la mort de Caton à Utique, Cicéron écrivit et adressa à Brutus, neveu de Caton, le traité qui a pour titre : Des vrais biens et des vrais maux. Il traduisit, par le mot De Finibus, le titre grec de l’ouvrage de Chrysippe sur le même sujet (Peri telen).
Ce problème du souverain bien, retourné en tous sens par les écoles de l’antiquité, était la pierre de touche de chacune d’elles. En quoi l’homme doit-il faire consister le vrai bien ? Est-ce dans la volupté ? dans l’absence de la douleur, dans la jouissance de la vie sous le gouvernement de la vertu, dans la vertu seule ? Toutes ces solutions avaient été données et d’autres encore qui, moins radicales, essayaient d’accorder ensemble la volupté et la vertu. Suivant que l’on adoptait telle ou telle doctrine, on était dans la conduite de la vie l’homme du plaisir, l’homme du devoir austère et rigoureux, ou l’homme des tempéraments, qui s’accommode aux circonstances, ne rompt en visière avec personne, et, sans cesser d’être honnête, peut s’entendre jusqu’à un certain point avec ceux qui ne le sont pas.
Il y avait alors à Rome des représentants de chacune de ces opinions, et la plupart d’entre eux se montrèrent dans la pratique fidèles à leurs théories. Le traité de Cicéron, qui est l’exposition complète et la discussion des doctrines d’Épicure, de Zénon, des péripatéticiens et de l’ancienne Académie, devait donc être d’un intérêt bien vif pour ses contemporains. Les personnages mêmes qu’il met en scène, Manlius Torquatus, Caton, Atticus, Papius Piso, et qui exposent le système de philosophie adopté par chacun d’eux, donnaient la vie pour ainsi dire à ces doctrines. Dans le premier livre, Manlius Torquatus développe les principes de l’épicurisme, c’est-à-dire la théorie de la volupté considérée comme le souverain bien. C’est un plaidoyer ingénieux, mais fort incomplet. Il est réfuté dans le second livre par un autre plaidoyer de Cicéron. L’épicurisme est la seule doctrine que Cicéron n’ait jamais voulu admettre dans son éclectisme universel ; et cependant il fut l’ami du plus remarquable épicurien de ce temps-là, Atticus. Au troisième livre, c’est Caton qui expose la doctrine stoïcienne. Ce livre est souvent considéré comme le plus beau et le plus solide de tout l’ouvrage. Cicéron eut toujours pour le stoïcisme une sympathie secrète dont il ne put se détendre. Il railla plus d’une fois des excès de l’orgueilleuse doctrine ; mais il comprenait bien que seule elle faisait les grands citoyens et les gens véritablement honnêtes. Il la réfute dans le quatrième livre, mais faiblement, en lui contestant l’originalité de ses principes, qu’il prétend empruntés aux socratiques. Le cinquième livre est consacré à l’exposition de la doctrine de l’ancienne Académie.
Les Tusculanes
Les Tusculanes sont de l’année 709. César est maître de la république, Caton vient de se donner la mort ; il n’y a plus de liberté. Le dictateur est humain, clément envers ses ennemis ; mais il sait leur faire comprendre que, lui vivant, ils ne seront rien dans l’État que ce qu’il lui plaira. Cicéron vient de composer l'Éloge de Caton, ouvrage perdu pour nous ; César y a répondu par un Anti-Caton, pamphlet méprisant envers un mort illustre, sorte de leçon donnée à ses adversaires qui voudraient exalter aux dépens du dictateur celui qui n’a pu s’opposer à ses desseins. Cicéron, dégoûté du spectacle qu’offre Rome, où César ne rencontre plus un seul opposant, s’est retiré dans sa maison de campagne de Tusculum, et il essaye d’oublier que la vie publique lui est interdite, en s’adonnant à l’étude de la philosophie. Les sujets de ses méditations sont en rapport avec l’état de son âme. Qu’est-ce que la mort ? qu’est-ce que la douleur ? Y a-t-il un moyen d’alléger les afflictions de l’esprit ? Qu’est-ce que les passions ? Et comment le sage doit-il se conduire avec ces ennemis de son repos ? Enfin qu’est-ce que la vertu ? Et suffit-elle pour vivre heureux ? Voilà les questions qu’il traite dans les Tusculanes. Il le fait avec son abondance et son éloquence ordinaires. Mais on sent la réelle impuissance du citoyen à se contenter de ces entretiens avec soi-même. Évidemment son esprit est à Rome ; et toute la philosophie qu’il expose semble n’être pour lui qu’un pis-aller. Cependant il sent bien que le moment est venu de se préparer à supporter en homme les épreuves qui semblent réservées aux derniers amis de la liberté. Aussi c’est au stoïcisme qu’il va demander ses virils enseignements.
De la nature des dieux
Le traité de la Nature des Dieux (43), bien que plus dogmatique, offre le même caractère. Il fut écrit en 710, fort peu de temps avant la mort de César, et adressé à M. Brutus. Cicéron met successivement en scène un épicurien, Velleius ; un stoïcien, Balbus, et un académicien, Cotta, qui exposent et discutent les opinions des anciens philosophes sur les dieux et sur la Providence. L’athéisme déguisé d’Épicure est réfuté assez vivement par Cotta, qui semble ici servir de prête-nom à Cicéron. C’est aussi Cotta qui bat en brèche les arguments des stoïciens sur la Providence ; malheureusement une partie de sa dissertation est perdue pour nous. On s’étonnera peut-être que Cicéron n’ait point pris la parole dans le débat. S’il repousse avec Cotta la doctrine d’Épicure, faut-il croire qu’il repousse aussi l’opinion stoïcienne si profondément religieuse ? Sur cette grave question, s’est-il, comme les académiciens, arrêté à un probabilisme vague ? Ses admirateurs déclarés ne le croient pas, et prétendent que sur ce point il était fort éloigné du scepticisme. C’est là en effet une opinion assez probable. Mais, ce qui importe, c’est de constater l’extrême discrétion de son attitude, qui correspond si bien avec l’incertitude de ses convictions. Cicéron est persuadé que la croyance à l’existence des dieux et à leur action sur le monde doit exercer une profonde influence sur la vie ; qu’elle est d’une importance fondamentale pour le gouvernement de la cité. Donc il faut la maintenir parmi le peuple. C’est le politique et l’augure qui parlent. Il ne trouve pas les arguments des stoïciens bien concluants, et il les réfute par Cotta. C’est l’académicien qui parle. Enfin, il incline fort à croire que les dieux existent, et qu’ils gouvernent le monde ; il le croit, parce que c’est là une opinion commune à tous les peuples ; et que cet accord universel équivaut pour lui à une loi de la nature (consensus omnium populorum lex naturae putanda est). Quant à la pluralité des dieux, bien qu’il ne s’exprime pas catégoriquement sur ce point, il semble qu’il n’y croit pas, ou du moins qu’il réduit comme les stoïciens les dieux à n’être pour ainsi dire que des émanations du Dieu unique. Celui-ci, il le conçoit comme un esprit libre et sans mélange d’élément mortel, percevant et mouvant tout, et doué lui-même d’un éternel mouvement.
Il n’épargne pas les fables du polythéisme gréco-romain ; il raille et condamne les légendes immorales communes à tous les peuples. C’est cette partie du livre de Cicéron (livre III) qui charmait surtout les philosophes du dix-huitième siècle. Il n’était pas difficile de tourner en ridicule la religion populaire ; on peut même dire qu’au temps de Cicéron cela était devenu un lieu commun philosophique. Les uns, en repoussant avec mépris ces fables qu’ils jugeaient grossières, repoussaient aussi toute croyance ; les autres adoptaient la doctrine stoïcienne. Cicéron ne la trouve pas inattaquable ; mais l’existence des dieux est nécessaire ; tous les peuples y croient ; il y croira donc aussi. Il raisonne à peu près de la même manière sur l’immortalité de l’âme, et dirait volontiers avec Platon auquel il emprunte la plupart de ses arguments : « C’est un beau risque à courir et une belle espérance. Il faut s’en enchanter soi-même. »
De la divination
Il est beaucoup plus explicite sur la foi que mérite la divination. L’ouvrage qui porte ce titre est le plus original qu’il ait écrit. Bien qu’il y discute les opinions des stoïciens, on sent qu’il est ici sur son terrain, qu’il a vu fonctionner sous ses yeux la religion romaine, qu’il a été augure, et qu’il sait ce qu’il faut croire des révélations divines. Cet ouvrage, ainsi que le troisième livre de la Nature des Dieux, ont été le grand arsenal où les chrétiens puisaient des arguments contre le polythéisme.
Autres œuvres
Il est à peu près impossible de déterminer le caractère et la portée de l’ouvrage incomplet que nous possédons sous le titre de Sur le Destin (de Fato).
Les petits traités sur la Vieillesse et sur l’Amitié, adressés à Atticus, sont pleins de grâce et de douceur. Le choix des sujets convenait parfaitement à la portée philosophique de l’esprit de Cicéron : ce sont deux plaidoyers, dont le premier est fort ingénieux et le second plein d’agrément et même d’éloquence.
Les Paradoxes des stoïciens sont un exercice de casuistique oratoire, souvent jugé d’une médiocre valeur.
Traité des devoirs
Le dernier en date de ces écrits philosophiques est le Traité des devoirs, qui parut en 710, après la mort de César. Il est adressé par Cicéron à son fils Marcus, qui étudiait alors la philosophie à Athènes sous la direction de Cratippe. Le premier livre traite de l’honnête, le second de l’utile, le troisième de la comparaison entre l’honnête et l’utile. Le fond de l’ouvrage et les divisions sont empruntés à Panétios le stoïcien, auteur d’un Traité sur le devoir. Il ne faut pas demander à Cicéron, même dans les questions de morale où il est le plus affirmatif, des recherches profondes sur les premiers principes et une rigueur scientifique. Cicéron est un esprit pratique ; son livre est un recueil de préceptes excellents, adressés à son fils. Il veut en faire un bon citoyen romain, le préparer à l’accomplissement des devoirs qui constituent cette vertu de l’homme du monde qui n’a rien d’excessif et d’absolu. De là, les tempéraments nécessaires entre l’inflexibilité stoïcienne et le péripatétisme beaucoup plus conciliant.
Un critique allemand, Garve, a ainsi résumé les principaux caractères de cette philosophie morale :
- « Lorsque l’auteur n’examine pas la nature morale de l’homme en général, mais qu’il explique seulement les devoirs que lui impose la société, on s’aperçoit qu’il a parfaitement compris la philosophie de son maître ; il l’expose avec la plus grande clarté, et, nous n’en doutons pas, il l’a enrichie de ses propres découvertes. Mais, dans les recherches purement théoriques, dans le développement des notions abstraites, lorsqu’il est question de découvrir les parties simples de certaines qualités morales ou de résoudre certaines difficultés qui se présentent, Cicéron ne réussit pas à être clair lorsqu’il copie ; et, quand il vole de ses propres ailes, ses idées ne pénètrent pas bien avant, mais restent attachées à la superficie. Parle-t-il de la nature de la bienfaisance, du décorum, et des règles du bon ton, de la société et de la manière de s’y conduire, des moyens de se faire aimer et respecter ? Il est instructif par sa clarté et sa précision, il est intéressant par la vérité de ce qu’il dit, et même par les idées nouvelles qu’on croit y apercevoir. Mais les doctrines de la vertu parfaite et imparfaite, du double décorum et du bon ordre, la démonstration de la proposition qui dit que la vertu sociale est la première de toutes les vertus, démonstration fondée sur l’idée de la sagesse, et surtout la théorie des collisions, qui remplit tout le troisième livre, ne sont ni si clairement exprimées ni si bien développées. La situation politique dans laquelle Cicéron se trouvait, et qui, jusqu’à un certain point, ressemblait à celle où avaient été placés les plus anciens philosophes de la Grèce, donne un caractère particulier à sa morale. Les individus qu’elle a en vue sont presque toujours les hommes de la haute classe, destinés à prendre part à l’administration de l’État. Sa morale descend-elle à une autre classe ? c’est tout au plus celle des hommes qui s’occupent de l’instruction et des sciences. Les autres classes de la société y trouvent, il est vrai, les préceptes généraux de la vertu qui sont communs à tous les hommes, parce qu’ils ont tous la même nature ; mais elles y chercheraient en vain l’application de ces règles aux circonstances où elles sont placées ; en revanche, elles y liront beaucoup de préceptes dont elles n’auront jamais occasion de faire usage.
- Chose singulière ! tandis que les constitutions des anciennes républiques abaissaient l’orgueil politique, en faisant dépendre la grandeur de la faveur populaire, les préjugés du monde ancien nourrissaient l’orgueil philosophique en n’accordant le privilège de l’instruction qu’aux hommes que leur naissance ou leur fortune destinaient à gouverner leurs semblables. C’est par une suite de cette manière de voir que les préceptes moraux de Cicéron dégénèrent si souvent en maximes de politique. Ainsi, lorsqu’il prescrit des bornes à la curiosité, c’est afin qu’elle n’empêche pas de se livrer aux affaires politiques ; ainsi il recommande avant tout cette espèce de justice qu’exercent les administrateurs par leur impartialité et leur désintéressement ; et il blâme surtout les injustices qui sont commises par ceux qui se trouvent à la tête des armées et des gouvernements. C’est pour la même raison qu’il s’étend si longuement sur les moyens de se rendre agréable au peuple, sur l’éloquence, comme trayant le chemin des honneurs, sur les droits de la guerre ; c’est pour cela que l’amour du peuple et l’honneur lui paraissent des choses de la plus haute utilité, c’est pour cela que ses exemples sont tous tirés de l’histoire politique.
- Enfin cette manière de voir est la cause de la grande inégalité qui se trouve dans le développement que Cicéron donne aux différentes espèces de devoirs. Ceux par lesquels l’homme perfectionne sa nature morale ou son état extérieur ne sont que brièvement indiqués. La vie domestique n’est prise en considération qu’autant qu’elle forme le passage à la vie civile et qu’elle sert de base à la vie sociale. Les devoirs de la religion sont entièrement passés sous silence. Les rapports seuls que présente la société civile sont regardés comme importants : quelques-uns sont traités avec un détail qui appartient plutôt à la science politique. »
Œuvres perdues
Les autres ouvrages philosophiques de Cicéron ne nous sont point parvenus. Nous ne possédons qu’un fragment du Timée (Timaeus, seu de Universo), imitation de Platon. Les traités de la Gloire (de Gloria libri duo ad Atticum), l’OEconomique, traduction de Xénophon, le Protagoras, traduction de Platon, l'Éloge de Caton (Laus Catonis), composé après la mort de celui-ci à Utique en 708 ; un autre éloge de Porcia, fille de Caton ; un livre sur la Philosophie (de Philosophia liber ad Hortensium, année 708) ; une Consolation (Consolatio, sive de minuendo luctu) que Cicéron s’adressa à lui-même après la mort de sa fille Tullia, ont péri pour nous. Probablement d’autres encore ont subi le même sort, dont nous ne connaissons pas même les titres.
Les jugements sur Cicéron philosophe ont souvent été très sévères : Cicéron n’est pas un philosophe ; c’est un Romain qui, d’après les philosophes grecs, compose sur certaines questions des écrits clairs, élégants et même éloquents. Il s’adonne à cette étude dans les loisirs forcés que lui créent les misères du temps ; il y trouve une distraction à ses tristes pensées et une consolation. Il se flatte aussi de disputer aux Grecs la victoire en ce genre, comme il l’avait fait pour l’éloquence, et de donner à sa patrie une littérature philosophique qui lui manquait.
Certains jugent que l’originalité lui faisait défaut, et qu’il s’en souciait d’ailleurs fort peu. On ne peut guère douter qu’il ne se crût supérieur à la plupart des Grecs qu’il imitait, si l’on en excepte Platon. Et il est fort probable qu’il leur était en effet supérieur sous le rapport du style, de l’élégance et de l’abondance. Peut-être même a-t-il été convaincu que le bon sens pratique, dont il était doué au plus haut point, faisait de lui un philosophe bien plus remarquable et plus utile à ses contemporains que les Zénon et les Épicure. Il semble avouer cette prétention dans le traité des Devoirs, son dernier ouvrage. Et il ne serait pas étonnant que les contemporains pour lesquels il écrivait eussent partagé cette vision. La philosophie de Cicéron devait en effet être à leurs yeux la vraie philosophie, celle qui seule convenait à des Romains.
Malgré toutes ces critiques, il est un mérite bien difficile à refuser à Cicéron : il est pour nous une des sources les plus précieuses pour l’histoire de la philosophie, grâce à la rareté extrême des ouvrages conservés. Ajoutons aussi qu’il a porté dans la composition de ses écrits les admirables qualités de son esprit et de son style. Il n’a point la grâce souveraine de Platon, il ne peut lui être comparé dans la forme du dialogue ; car Cicéron ne peut converser, il faut qu’il plaide : mais chez qui trouverait-on plus de clarté, d’élégance, d’éclat et de mouvement ?
Poésie
Nous n’en possédons que des fragments, dont un seul est de quelque étendue. La plupart sont des œuvres de sa jeunesse, sauf cependant celui dans lequel il a célébré la gloire de son consulat. C’est dans ce dernier que se trouve le vers célèbre :
« O fortunatam natam me consule Romam ! »
dont Juvénal s’est moqué, et dont on se moque encore.
Mais Voltaire s’interroge sur cette mauvaise réputation : « Pourquoi donc Cicéron passe-t-il pour un mauvais poète ? parce qu’il a plu à Juvénal de le dire, parce qu’on lui a imputé un vers ridicule :
O fortunatam natam, me consule, Romam !
C’est un vers si mauvais, que le traducteur, qui a voulu en exprimer les défauts en français, n’a pu même y réussir.
O Rome fortunée, Sous mon consulat née !
ne rend pas à beaucoup près le ridicule du vers latin. Je demande s’il est possible que l’auteur du beau morceau de poésie que je viens de citer [NDLR : plus haut dans le texte dont est tiré cet extrait] ait fait un vers si impertinent ? Il y a des sottises qu'un homme de génie et de sens ne peut jamais dire. »
Œuvres
Cicéron est considéré comme le plus grand auteur latin classique, tant par son style que par la hauteur morale de ses vues.
Discours
- Pro Quinctio
- Pro Roscio Amerino
- Pro Roscio Comodeo
- de Lege Agraria Contra Rullum
- In Verrem
- de Imperio Cn. Pompei
- Pro Cæcina
- Pro Cluentio
- Pro Rabirio Perduellionis Reo
- In Catilinam I-IV
- Pro Murena
- Pro Sulla
- Pro Flacco
- Pro Archia
- Post Reditum in Senatu
- Post Reditum in Quirites
- de Domo Sua
- de Haruspicum Responsis
- Pro Cn. Plancio
- Pro Sestio
- In Vatinium
- Pro Cælio
- de Provinciis Consularibus
- Pro Balbo
- Pro Milone
- In Pisonem
- Pro Scauro
- Pro Fonteio
- Pro Rabirio Postumo
- Pro Marcello
Œuvres philosophiques
- de Inventione
- de Optimo Genere Oratorum
- Topica
- de Oratore
- de Fato
- Paradoxa Stoicorum
- De Partitione Oratoria
- Brutus
- Orator
- De Re Publica
- de Consulatu Suo
- de Legibus
- de Finibus
- Tusculanæ Disputationes
- de Natura Deorum
- Academica
- Cato Maior de Senectute
- Laelius de Amicitia
- de Divinatione
- de Officiis
Lettres
- ad Atticum
- ad Familiares
- ad Quintum
- ad Brutum
- Discours- 58 conservés, 88 sont connus.
Citation
« Qui échange son labeur contre de l' argent se vend lui-même et se place de lui même dans les rangs des esclaves. »
Voir aussi
Bibliographie
- Histoire de la littérature romaine, Albert, Paul (1827-1880) (la section de cet article sur la philosophie de Cicéron est extraite de cet ouvrage)
Liens externes
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